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Les pertinentes objections d'Henri Hude aux critiques du Pr Robert Spaemann sur " Amoris laetitia " de François le pape

Long article en quatre parties du philosophe catholique Henri Hude :

www.henrihude.fr/theme4/430-2016-05-17-21-45-26
www.henrihude.fr/theme4/431-des-cles-po…
www.henrihude.fr/theme4/432-des-cles-po…
www.henrihude.fr/theme4/433-des-cles-po…

En voici quelques extraits :

" J’ai beaucoup de respect pour le Professeur Robert Spaemann, et garde en particulier le souvenir d’avoir lu avec joie et avec fruit, il y a six ou sept ans, son très beau livre de philosophie morale Bonheur et bienveillance. Avec tristesse, j’ai lu l’interview qu’il a donnée au site germanophone Catholic News Agency (CNA) au sujet de l’exhortation apostolique Amoris laetitia. Il y critique nettement le Saint-Père, l’oppose à ses deux prédécesseurs et l’accuse de rupture avec l’enseignement traditionnel de l’Eglise.

Je crains que Robert Spaemann ne comprenne tout simplement pas la pensée du pape. Ne pas comprendre, chez un homme aussi intelligent et vertueux, n’est jamais l’effet de la bêtise ou de la mauvaise volonté. C’est l’indice d’un paradoxe profond, qui va faire progresser la pensée. L’exemple élémentaire est christologique : comment le Christ peut-il être un, s’il est à la fois Homme et Dieu ? Et comment, s’il est l’un et l’autre, peut-il être vraiment un ? Les questions et débats parfois très passionnés, permettent un progrès dans l’explicitation de la pensée de l’Église. Et dans le meilleur des cas, mais hélas pas toujours, cela se produit sans trop de divisions. Ma conviction est que, si le Professeur Spaemann acceptait d’entrer dans la pensée de François, il pourrait la mettre en valeur bien mieux que je ne saurais le faire moi-même.

Dans ce qui suit, les questions de CNA sont en italique noir, les réponses du Professeur en caractère normal noir, et j’y intercale mes propres observations, en bleu. Je m'excuse qu'elles soient plus longues... Ce premier article commente seulement sa réponse à la première question de CNA. "

Q.1. Professeur Spaemann, vous avez accompagné de votre philosophie les pontificats de Jean-Paul II et de Benoît XVI. Actuellement, de nombreux croyants se demandent s’il est possible de lire l’exhortation Amoris Lætitia du Pape François de manière conforme à l’enseignement de l’Église et de ces deux papes. Quel est votre point de vue à ce sujet ?

(Début de la réponse 1 du Professeur Spaemann) : "Cela est possible pour la majeure partie, bien que la direction d’ensemble permette des conclusions qui ne peuvent être rendues compatibles avec l’enseignement de l’Église[i]."

(Henri Hude) La formulation de la question et le début de la réponse me semblent soulever une question de principe, et envelopper une contradiction, d’un point de vue catholique. Car si l’enseignement du pape actuel, François, ne fait pas partie de l’enseignement de l’Église catholique, qu’est-ce qui en fera partie ? Comment donc peut-on parler de le « rendre compatible avec l’enseignement de l’Église » alors qu’il est par définition le cœur de ce qu’on peut entendre par « l’enseignement de l’Église » ? Nous sommes dans une matière de mœurs, et de sacrements, qui touche au salut, et sur laquelle, si l’on est catholique, on croit que le successeur de Pierre ne peut entraîner l’Église dans l’erreur. Si donc nous sommes déconcertés, il convient de chercher une cohérence qui nous échappe sans doute à première vue.

Dans le passé, des catholiques d’orientation traditionaliste ne comprenaient pas que l’enseignement de Vatican II pouvait et devait être lu de manière conforme à l’enseignement de l’Église, qu’ils prétendaient donc arbitrairement arrêter à Pie XII, ou à saint Pie X, voire à Pie IX... Inversement, des catholiques d’orientation progressiste ne comprenaient pas que l’enseignement de l’Église au long des siècles, et notamment celui de Jean-Paul II, pouvait et devait être lu de manière conforme à l’enseignement des Évangiles. Et pourtant, qu’est-ce que « l’Évangile », sinon la « bonne nouvelle » ou l’« heureuse annonce », que l’Homme est sauvé par le Dieu fait Homme, qui prend les Hommes dans son Corps, qui est l’Église ? L’Église est donc le corps de l’Évangile.

Robert Spaemann a vu Jean-Paul II agir et penser. Là où certains dénonçaient une rupture, ou se réjouissaient de l’imaginer, le pape manifestait la cohérence, pas du tout évidente, entre l’enseignement préconciliaire et l’enseignement postconciliaire de l’Église, notamment sur la question de la liberté religieuse.

Il n’y avait pas lieu de jeter la pierre aux traditionalistes, ni aux progressistes : pour comprendre leurs réactions, il suffit de relire de bonne foi Quot aliquantum, de Pie VI (1791), ou Mirari vos, de Grégoire XVI (1832), ou Quanta cura et le Syllabus de Pie IX (1864) ; de bonne foi, n’importe qui aurait une première impression de confusion et d’incohérence, en les mettant en parallèle avec la Déclaration Dignitatis humanae, de Vatican II (1965). Jean-Paul II montre pourtant, et sans mettre la vérité à la torture, que ce sont les mêmes principes qui se voient appliqués à des circonstances extrêmement différentes. Et le fait est que le discernement prudentiel à partir des mêmes ensembles de principes, peut conduire à des décisions opposées dans des situations très différentes, sans qu’il faille le moins du monde imaginer là des enseignements contradictoires, ou plusieurs morales, ou doctrines, mais seulement des arbitrages prudemment variés entre valeurs à la fois solidaires et en tension (comme, par exemple, la clémence et la sévérité, qu'il faut bien toujours concilier, dans l'administration de la justice humaine, mais de façon toujours ajustée avec prudence aux circonstances). Penser autrement ici, ne serait-ce pas confondre la science (théologique, philosophique) et la prudence, ce qui serait impardonnable en philosophie pratique[ii] ?


[...]

" Un mot maintenant sur cette question de l’« idéal du mariage ».

Si l’on considère le cheminement existentiel d’une personne qui vient de loin et qui peu à peu découvre le Christ, si on est capable de se placer au point de vue de cette personne-là, il est incontestable que le mariage chrétien lui apparaît d’abord sous l’aspect d’un idéal dans le meilleur des cas très beau et très inaccessible et c’est seulement peu à peu qu’il descend du ciel sur la terre et lui apparaît comme une possibilité concrète. Or ceci se fait concrètement non par des disputes savantes, mais par les mille biais imprévisibles du Saint-Esprit qui vient toucher le centre de l’âme à partir d’expériences et de rencontres quasiment sacramentelles.

Il faut laisser le confesseur jouer son rôle qui est comme celui du judiciaire dans la société. Il n’a pas à changer la loi par sa jurisprudence, mais c’est à lui de résoudre de façon autonome et consciencieuse une infinité de problèmes particuliers. C’est à lui de déterminer s’il a en face de lui un pécheur obstiné dans son impénitence, sa négligence et son autojustification, ou un bon cœur enfoncé jusqu’au cou dans la gadoue de la culture ambiante et qui vient d’en sortir le nez. Même s’il retombe trois jours après dans ses mauvaises habitudes, l’expérience de la grâce et du sacrement lui seront une aide. A-t-on le droit, le devoir de l’en priver dans ces conditions ? C’est toute la question de l’administration des sacrements, qui est en chaque siècle laissée au discernement de l’Église.

Prenons un exemple. Il semble bien que le roi Louis XV se soit sincèrement converti durant la brève maladie qui l’emporta à l’improviste, en 1774. Même au milieu de ses plus grands désordres, il n’avait jamais perdu la foi catholique, il n’avait pas de sympathie pour l’orgueil philosophique de son temps, il aimait visiter une de ses filles religieuses dans son couvent, il ne cherchait pas à justifier sa propre inconduite, ni a fortiori à changer les lois sur le mariage pour les mettre en harmonie avec ses propres aberrations. Il avait continué, m’a dit voici des années un savant ecclésiastique, à faire ses pâques, se confessant et communiant une fois l’an. Pour cela, il écartait ses favorites durant quelques jours. Quand il recevait l’absolution, il exprimait forcément (c’est la condition pour la recevoir) son « ferme propos de ne plus offenser Dieu ». Que penser de cette résolution ? Faut-il voir dans ces absolutions des actes de haute politique de ses confesseurs ? Des actes de miséricorde mal comprise ? Un cas de collusion particulièrement grotesque entre le trône et l’autel ? Une mascarade qui offensait la dignité des sacrements ? Ou la petite goutte d’eau qui venait chaque année empêcher de crever la plante chétive de sa vie surnaturelle ? Ou la foi au miracle du bon larron, qui en définitive s’est produit, par définition in extremis ? Qui peut juger de cette pratique, certainement approuvée par Rome à qui référaient les confesseurs du roi de France ? La seule vraie mesure de tout cela, c’est le salut éternel, qui n’est pas calcul politique ou raison d’État. Si l’on ne se fie pas en chaque temps à l’Église en cette mystérieuse matière, à qui se fiera-t-on ? A son propre jugement ?

Sans remonter au XVIIIème siècle, est-ce que la plupart de ceux qui se confessent ne le font pas chaque fois avec profit et valablement, même si c’est pour retomber ensuite cinquante fois dans les mêmes péchés ? Est-ce qu’on arrête l’essuie-glace, sous prétexte que la pluie ne cesse pas et qu’il y a toujours d’autres gouttes sur le pare-brise ? On n’absoudrait jamais, si on devait avoir la certitude qu’il n’y aurait pas de récidive. Mais, on est presque certain que sans la grâce de la pénitence, ce serait pire. La question est donc de savoir où se situe chez le sujet pénitent ce minimum indispensable de ferme propos de réforme et d’effort, permettant de lui délivrer le remède, sans que celui-ci perde sa vertu thérapeutique, à cause du non-sens des conditions de sa délivrance.

De plus, il semble que la notion d’idéal du mariage vaille aussi pour les couples chrétiens les plus exemplaires. Le Christ conclut son discours sur la montagne par son célèbre « vous donc, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Mt 5, 48. Comment la perfection, dans ces conditions, ne serait-elle pas pour tous jusqu’à l’entrée au paradis un idéal à l’horizon ?
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Citations de l'article :
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Il faut laisser le confesseur jouer son rôle qui est comme celui du judiciaire dans la société. Il n’a pas à changer la loi par sa jurisprudence, mais c’est à lui de résoudre de façon autonome et consciencieuse une infinité de problèmes particuliers. C’est à lui de déterminer s’il a en face de lui un pécheur obstiné dans son impénitence, sa négligence et son autojusti…More
Citations de l'article :
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Il faut laisser le confesseur jouer son rôle qui est comme celui du judiciaire dans la société. Il n’a pas à changer la loi par sa jurisprudence, mais c’est à lui de résoudre de façon autonome et consciencieuse une infinité de problèmes particuliers. C’est à lui de déterminer s’il a en face de lui un pécheur obstiné dans son impénitence, sa négligence et son autojustification, ou un bon cœur enfoncé jusqu’au cou dans la gadoue de la culture ambiante et qui vient d’en sortir le nez. Même s’il retombe trois jours après dans ses mauvaises habitudes, l’expérience de la grâce et du sacrement lui seront une aide. A-t-on le droit, le devoir de l’en priver dans ces conditions ? C’est toute la question de l’administration des sacrements, qui est en chaque siècle laissée au discernement de l’Église.

Prenons un exemple. Il semble bien que le roi Louis XV se soit sincèrement converti durant la brève maladie qui l’emporta à l’improviste, en 1774. Même au milieu de ses plus grands désordres, il n’avait jamais perdu la foi catholique, il n’avait pas de sympathie pour l’orgueil philosophique de son temps, il aimait visiter une de ses filles religieuses dans son couvent, il ne cherchait pas à justifier sa propre inconduite, ni a fortiori à changer les lois sur le mariage pour les mettre en harmonie avec ses propres aberrations. Il avait continué, m’a dit voici des années un savant ecclésiastique, à faire ses pâques, se confessant et communiant une fois l’an. Pour cela, il écartait ses favorites durant quelques jours. Quand il recevait l’absolution, il exprimait forcément (c’est la condition pour la recevoir) son « ferme propos de ne plus offenser Dieu ». Que penser de cette résolution ? Faut-il voir dans ces absolutions des actes de haute politique de ses confesseurs ? Des actes de miséricorde mal comprise ? Un cas de collusion particulièrement grotesque entre le trône et l’autel ? Une mascarade qui offensait la dignité des sacrements ? Ou la petite goutte d’eau qui venait chaque année empêcher de crever la plante chétive de sa vie surnaturelle ? Ou la foi au miracle du bon larron, qui en définitive s’est produit, par définition in extremis ? Qui peut juger de cette pratique, certainement approuvée par Rome à qui référaient les confesseurs du roi de France ? La seule vraie mesure de tout cela, c’est le salut éternel, qui n’est pas calcul politique ou raison d’État. Si l’on ne se fie pas en chaque temps à l’Église en cette mystérieuse matière, à qui se fiera-t-on ? A son propre jugement ?
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Autre article intéressant au sujet d'Amoris laetitia, celui du père Thomas Michelet : ICI