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Origines de l'islam : une révolution !

Entrevue de Odon Lafontaine avec le revue catholique La Nef N°285 d'octobre 2016

Notre dossier de juillet-août sur les origines de l’islam a suscité un vif intérêt de nos lecteurs : rarement un numéro n’aura été aussi redemandé et si vite épuisé. Nous avions été loin d’être exhaustifs cependant, nous y revenons ici avec un tour d’horizon de la recherche actuelle.

Parler de nouvelles approches pour qualifier les découvertes récentes au sujet des origines de l’islam ne rend pas justice au bouleversement qu’elles représentent. Une révolution copernicienne est en cours, fondée sur l’application de méthodes scientifiques modernes et reléguant de fait nombre de visions anciennes aux oubliettes de l’histoire. Elle rencontre ainsi de nombreux blocages, surtout par la compréhension renouvelée et profonde de l’islam qu’elle augure.
Tout a changé. On ne lit plus l’histoire à partir des seules sources musulmanes, même au travers de leur analyse critique : on prend en compte tous les témoignages laissés par l’histoire (1), y compris non musulmans, pour les comparer les uns aux autres dans une analyse critique contextuelle. C’est ce qui a permis des découvertes nouvelles, implacables, venues ébranler les certitudes anciennes.

LA MECQUE

On a montré que La Mecque n’a pas l’ancienneté, et donc le rôle, que lui donnent les traditions musulmanes : il faut attendre l’an 725 (2) pour voir construite la première mosquée ancienne qui pointe la direction de la prière vers La Mecque, et encore un siècle de plus, en 822, pour le constater sur toutes les mosquées qui seront édifiées par la suite. La première mention explicite à cette ville date de 741 (on trouve cependant des allusions dès la fin du VIIe siècle). Elle ne figure sur aucune carte avant le Xe siècle, et, selon les archéologues saoudiens, aucun vestige retrouvé à La Mecque n’a pu être daté d’avant 880. Que penser alors de la véracité des traditions musulmanes ?

De plus, si La Mecque n’est pas le lieu des origines, où donc alors ? Dan Gibson (3) a mis en lumière le rôle éminent de la ville de Pétra, qui n’explique pas tout cependant. Patricia Crone avait montré en effet (4), par l’analyse des sources musulmanes elles-mêmes, qu’il faut aussi considérer les rivages de la Syrie. Les auditeurs de la prédication de Mahomet sont en fait décrits comme des agriculteurs et des pêcheurs : blé, dattes, oliviers, vigne et grenades, chèvres, moutons, vaches et chameaux, poissons et coquillages fraîchement pêchés, une telle abondance est impossible dans le désert de La Mecque. Mais alors, ces Arabes syriens du VIIe siècle ne pouvaient donc avoir été les « polythéistes païens » décrits par les traditions ? Ils devaient être chrétiens, comme les autres Arabes de Syrie (et d’ailleurs), et donc imprégnés de la culture syro-araméenne chrétienne.

LE CORAN

C’est justement ce dont rendent compte de leur côté une série d’études nouvelles sur le texte coranique. Il présente un soubassement araméen manifeste et un ancrage dans la culture religieuse syro-araméenne de « l’Antiquité tardive » (5) : translittération en arabe de mots et concepts araméens réinterprétés sans leur sens initial (6), reprises de midrash et traditions hébraïques (7), composition en style « homilétique » (8) caractéristique de liturgies d’inspiration biblico-araméennes (judéochrétiennes ou issues d’autres courants du judaïsme). Son étude approfondie (9) montre l’expression et l’influence profonde d’une pensée non arabe, juive mais non rabbinique, marquée par la figure du Christ mais non chrétienne, dont on comprend qu’elle est à l’origine de l’islam par sa transmission aux Arabes chrétiens de Syrie. Le Coran apparaît ainsi comme sa recomposition dans l’environnement arabo-perse de l’empire califal, ce qui met à mal la notion de révélation prophétique. Mais qui était alors le « prophète de l’islam » ?

Intervient ici la redécouverte de témoignages oubliés, inédits, des premiers temps de l’islam. Michael Cook et Patricia Crone (10), et surtout Robert Hoyland (11) et Alfred-Louis de Prémare (12) ont retrouvé et analysé quantité de documents et sources non musulmanes du VIIe siècle. Ils permettent enfin d’éclairer le « trou noir » des origines de l’islam sur lequel butaient les historiens travaillant à partir des seules sources et traditions musulmanes, pour l’essentiel postérieures de deux cents ans au moins. Lettres de chrétiens arméniens, chroniques grecques, géorgiennes, syriaques, témoignages d’évêques, sources rabbiniques dessinent la figure d’un Mahomet historique « instruit et à l’aise avec l’histoire de Moïse », guerrier apocalyptique annonçant le retour imminent du Messie-Jésus à Jérusalem. Il exhortait sa tribu à la prendre comme héritage légitime, en tant que « fils d’Abraham » du fait de l’introduction des fils d’Ismaël dans l’élection divine, sous l’autorité de certains fils d’Isaac. Mais, s’il n’y avait ni prophète de l’islam, ni Coran, ni révélation, qu’est ce qui a pu ainsi galvaniser les Arabes proto-musulmans à la conquête ?

L’ESPÉRANCE MUSULMANE

C’est là le cœur de l’espérance musulmane et proto-musulmane qui a été mis à jour par les travaux du P. Édouard-Marie Gallez : exégète de formation, il a retrouvé dans le Coran et la tradition musulmane l’expression de la même pensée politico-religieuse que celle dont il avait daté l’apparition au Ier siècle, par l’étude des manuscrits de la mer Morte (13). Il s’agit de la recomposition d’idées chrétiennes, alors nouvelles, contrefaisant sous la forme d’un projet politico-guerrier la perspective que le monde soit sauvé de l’empire du mal : sauver le monde par sa soumission à la loi divine, en attendant la redescente de Jésus, messie chef de guerre, qui, achevant le travail de soumission, donnera paix et félicité. Portée par un courant sectaire ex-judéochrétien, transmise aux Arabes, transformée par le processus historique de son arabisation puis de son universalisation par les califes, cette espérance constitue plus que jamais le noyau de ce qui est devenu l’islam.

Ces découvertes en cascade rapide, depuis une trentaine d’années seulement, révolutionnent la compréhension des origines de l’islam et du fait musulman, invalidant nombre de certitudes. Elles rencontrent ainsi l’opposition « d’islamologues étroits », qui ne veulent ou ne peuvent les prendre en compte, mais aussi des blocages plus profonds : ils proviennent de ceux – musulmans ou non – qui tirent parti de l’islam pour s’assurer places et pouvoir, comme de ceux qui, musulmans ou animés d’espoirs de salut du monde similaires aux leurs, ne peuvent accepter une remise en cause de leurs propres espérances.

En faisant remonter les origines de l’islam à une divergence au plus près de celles du christianisme, elles posent cependant des questions absolument fondamentales, non seulement aux islamologues, mais à tous les musulmans et à toute l’humanité : pourquoi et comment notre monde pourrait-il être sauvé ?

Odon Lafontaine

(1) Par exemple la construction – ou la destruction – de monuments, les pièces de monnaies, les manuscrits anciens, les objets et artéfacts divers, les tombeaux, les inscriptions épigraphiques, les textes sacrés, les textes profanes, les traditions orales dûment constatées, éprouvées et documentées, etc.

(2) Soit un siècle après la date de 624 à laquelle le Mahomet des traditions musulmanes aurait ordonné de prier vers La Mecque.

(3) Dan Gibson, Quranic Geography, Independent Scholars Press, 2011 et le documentaire The Sacred City, 2016 dont la version française devrait sortir courant 2017.

(4) « How did the quranic pagans make a living ? » in Bulletin of the School of Oriental and African Studies, 2005 (De quoi vivaient les païens décrits par le Coran ?).

(5) Mehdi Azaiez, Le Coran, nouvelles approches, CNRS Éditions, 2013.

(6) Christophe Luxenberg, Die syro-aramäische Lesart des Korans (La Lecture syro-araméenne du Coran), 2000, à la suite de Günter Lüling, Über den Ur-Qur’an (Sur le Coran primitif), 1974-1993 (traduction en anglais publiée en 2003) ; également Manfred Kropp dans son cours au Collège de France, « Un philologue lit le Coran », 2007-2008.

(7) Leila Qadr, Les 3 Visages du Coran, 2015.

(8) Lieux saints communs, partagés ou confisqués : aux sources de quelques péricopes coraniques (Q 19 : 16-33), dans Isabelle Dépret & Guillaume Dye (éds), Partage du sacré : transferts, dévotions mixtes, rivalités interconfessionnelles.

(9) Édouard-Marie Gallez, Le Messie et son Prophète, 2005-2010, Éditions de Paris, collection Studia Arabica sous la direction de Marie-Thérèse Urvoy, et article de 2016 « Couvrir ou découvrir ce qu’est l’islam ? Le rôle décisif de l’islamologie », publié par EEChO.

(10) Hagarism : the making of the Islamic world (Hagarisme : la formation du monde islamique), 1977 (1980 pour l’édition de Cambridge University Press).

(11) Seeing islam as others saw it (L’Islam comme il a été perçu par les autres), Darwin Press, 1998.

(12) Les fondations de l’Islam, Seuil, 2002.

(13) Testaments des Douze patriarches, Livre de la Guerre, Targum Jonathan, Commentaire de Néhémie, Commentaire d’Habacuc, Document de Damas, Les Pièges de la femme, et aussi le Livre des Jubilés, analysés dans Le Messie et son Prophète (op. cit.).

Odon Lafontaine (Olaf) est l’auteur du Grand Secret de l’Islam que l’on peut télécharger gratuitement sur le site : legrandsecretdelislam.com