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La philosophie du dialogue, selon Romano Amerio

Le dialogue bute sur un premier obstacle quand on le fait coïncider avec l’obligation universelle d’évangéliser et qu’on le préconise comme moyen de diffusion de la vérité. Il est impossible que tous dialoguent. La possibilité de dialoguer existe, en effet, en fonction de la science préalable que l’on a déjà du sujet, et non, comme on le prétend, de la liberté ou de la dignité de l’âme. Le titre permettant de discuter dépend des connaissances de l’homme, et non de ce que tous les hommes sont universellement destinés à la vérité. Sur les choses gymnastiques, enseignait Socrate, il faut consulter l’expert en gymnastique, sur les chevaux l’expert en choses hippiques, et sur blessures et maladies, l’expert en médecine, et sur les affaires de la cité l’expert en politique. Et cette qualité d’expert s’acquiert par la pratique et par l’étude, par une réflexion non hâtive et occasionnelle, mais méthodique et assidue. Pour le dialogue contemporain, on suppose au contraire que tout homme, étant un être rationnel, est apte à dialoguer avec tout le monde et sur n’importe quoi. On demande donc que la vie de la communauté civile et la vie de la communauté ecclésiale soient réglées de telle façon que tous y participent en y apportant, non pas comme le veut le système catholique chacun sa propre science, mais chacun sa propre opinion, et non pas en accomplissant chacun le rôle qui lui revient, mais en se prononçant sur tout. Et c’est chose étrange que ce titre permettant de discuter s’étende à l’infini, juste au moment où le titre authentique qu’est la science s’affaiblit et se raréfie même dans le corps enseignant de l’Église.

On risque aussi d’être ébloui par la charge de la preuve. On suppose que le dialogue doit et peut satisfaire à toutes les objections du contradicteur. Or le fait qu’un homme se présente à un autre homme en lui offrant de lui procurer entière satisfaction intellectuelle sur un point quelconque de la religion révèle un vice moral. C’est en effet une témérité, après avoir énoncé une thèse vraie, que de s’exposer à la discussion générale improvisée et illimitée. Chaque thème présente mille facettes, le joûteur n’en connaît qu’un petit nombre ou peut-être une seule. Et pourtant il se présente comme s’il se sentait préparé à toute objection, impossible à prendre en défaut, et comme s’il eût pour ainsi dire prévenu toutes les idées capables d’être alléguées à ce sujet.

Mais aussi de la part de celui qui pose les questions, le dialogue rencontre des difficultés, parce qu’il repose sur un supposé gratuit, déjà vivement perçu par saint Augustin. Une intelligence peut être capable de formuler une objection et en même temps être incapable de comprendre le raisonnement qui résout l’objection. Cette situation où la force intellectuelle du particulier est plus grande pour objecter que pour comprendre la réponse est une cause très habituelle d’erreur. « Voilà ce qui donne grande prise à l’erreur sur les esprits, c’est que les hommes sont habiles à faire des questions sur ces matières et peu capables de les comprendre. »

Cette inadéquation entre l’intellect qui conçoit une question et l’intellect qui comprend la réponse est une conséquence de la différence générale entre la puissance et l’acte. Le refus de distinction porte d’un côté au paralogisme politique : tous les individus ont par nature la puissance de commander, donc l’acte de commander. De l’autre côté, le refus porte au paralogisme inhérent au dialogue : tous les individus ont puissance de connaître la vérité : donc tous les individus connaissent actuellement la vérité.

Même Antoine Rosmini, au premier livre de la « Théodicée », dénomination logique dans son système, enseigne que l’individu ne peut confier à sa propre intelligence la solution des problèmes posés par la divine Providence : aucun individu, en effet, n’est certain que sa propre puissance intellectuelle sera au moins égale à la force des objections qui lui seront faites. Cet élément de la puissance intellectuelle dont la mesure est inconnue est ce que négligeait Descartes dans sa méthode, en supposant que cette force de la raison est égale dans tous les individus et également prête à s’exercer en chaque individu.

§ 152 du maître-ouvrage de Romano Amerio, Iota Unum