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La restauration de la culture chrétienne passe par la restauration de la liturgie - par le professeur Rubén Peretó Rivas

Le 25 octobre 2019 a eu lieu à Rome, dans le grand amphithéâtre de l’Université Augustinienne, la 5ème Rencontre Summorum Pontificum, en préalable au pèlerinage Summorum Pontificum.

A cours de cette rencontre, est intervenu le professeur Ruben Angle Peretó Rivas, qui enseigne la philosophie à l’Université nationale de Cuyo, à Mendoza, en Argentine. Ruben Peretó a publié de nombreux et savants travaux notamment sur sa spécialité, Evrage le Pontique, un Père du désert, et sur l’acédie (la tentation de dégoût) dans la vie spirituelle, dont Evrage le Pontique est l’enseignant majeur.

Mais il a écrit aussi sur Pierre Lombard, sur Alcuin, sur la difficile notion de tolérance. La somme de ses articles et travaux sur la liturgie est très importante, dans laquelle il a traité de la liturgie comme communication de l’expérience religieuse, sur la gestuelle liturgique et son efficacité.

Sa conférence romaine, qui fut particulièrement appréciée par l’assistance, portait sur le thème liturgie et culture chrétienne dans le contexte spécifique de la réforme liturgique de Vatican II. Nous avons préféré publier l’intégralité de son texte, malgré son importance, car, comme on le verra, son argumentation ne peut se comprendre que dans son total développement.

Nous avons certainement tous entendu parler du célèbre « indult Agatha Christie ». Il s’agit d’une autorisation, ou indult, accordé par le pape Paul VI en 1971, permettant, avec quelques restrictions, la continuation de la célébration de la messe traditionnelle en Angleterre et au pays de Galles.

Le pape a donné cette permission en suite de la demande que lui ont adressée cinquante-cinq personnalités de la culture aussi diverses qu’Agatha Christie, anglicane, Graham Greene, catholique, Yehudi Menuhin, juif ou Jorge Luis Borges, agnostique.

Ce ne furent certainement pas des motifs religieux qui les motivèrent à élaborer et à signer cette demande au Pontife romain, mais bien des raisons culturelles. « Le rite [romain traditionnel] appartient à la culture universelle aussi bien qu’aux hommes d’Église et aux chrétiens pratiquants » disaient-ils, et ils attiraient l’attention « sur l’effrayante responsabilité qu’encourrait [le Saint Siège] dans l’histoire de l’esprit humain s’il refusait de permettre la survie de la messe traditionnelle ».

En d’autres termes, ils signalaient que la messe n’est pas uniquement une question concernant les avis et les desseins du Souverain Pontife ou d’un dicastère romain quelconque, mais qu’elle est, comme les anciennes cathédrales médiévales, un monument culturel qui doit être préservé. Tout comme il ne viendrait à la tête de personne n’ayant pas perdu la raison de « rénover » la cathédrale de Chartres en y plaçant une toiture en verre ou en la peignant en rose et vert, le rite traditionnel de la messe ne devrait pas non plus être réformé suivant les goûts ou les modes du temps présent ou de l’homme contemporain.

Faire une chose pareille reviendrait, selon l’esprit de cette requête, à commettre un crime de lèse culture. Et plus encore, ce serait s’arroger une autorité qui ne pourrait être soutenue que si l’on considérait le Pontife Romain comme muni de pouvoirs autocratiques vis-à-vis de la Tradition elle-même. S’il le faisait, il endosserait une énorme responsabilité envers les générations futures.

J’ai commencé par cette référence à un fait connu de tous car, même si le rite romain traditionnel est un trésor culturel de l’Occident que nous devons préserver en tant que tel, nous, les catholiques savons que les raisons de sa préservation sont bien plus profondes. Cependant, la préoccupation manifestée par ce groupe de notabilités éminentes de la culture ayant signé la lettre ci-dessus mentionnée, indique aussi un fait sur lequel je veux m’arrêter lors de cette conférence : je veux en effet parler des relations – relations étroites – entre la liturgie et la culture ; à tel point, et voilà où je veux en venir, que la réforme liturgique promue après le IIe Concile du Vatican et la création du Novus ordo missae n’a été que la réponse, complaisante et erronée à mon avis, au monde post-moderne décadent, ou pour mieux dire, « hypermoderne ».

Par conséquent, le problème de la réforme liturgique ne concerne pas seulement la foi et l’Église, mais aussi la culture chrétienne en général. Autrement dit, la défense de la liturgie traditionnelle correspond, nécessairement, à la défense de la culture chrétienne. Ou, d’un autre point de vue, toute prétention sérieuse de restauration de la culture chrétienne doit commencer par la restauration de la liturgie romaine traditionnelle, car c’est sur cette dernière que la première a été bâtie.

John Senior, dans son superbe livre La restauration de la culture chrétienne, écrivait, par exemple : « Qu’est-ce que la culture chrétienne ? C’est, essentiellement, la messe. [...] La Chrétienté, que le sécularisme appelle la civilisation occidentale, c’est la Messe et tout l’appareil qui la protège et la favorise.

Toute l’architecture, l’art, les institutions politiques et sociales, toute l’économie, les formes de vivre, de sentir et de penser des peuples, leur musique et leur littérature, toutes ces réalités, lorsqu’elles sont bonnes, constituent des moyens de favoriser et de protéger le saint sacrifice de la Messe ».

Senior signale une réalité : la sainte Messe, la liturgie ou le culte sont les fondements de notre culture. Dit autrement : notre culture chrétienne ne peut pas être comprise sans la Messe car ce fut autour d’elle que la Chrétienté fut bâtie et se développa. Mais ces paroles de Senior, ne seraient-elles que des expressions et des rêves poétiques ? Je ne le crois pas.

En tout cas, elles sont le reflet littéraire d’une réalité historique. Lorsque Cassiodore, vers le milieu du VIe siècle, après avoir accompagné Théodoric dans le gouvernement d’une bonne partie de ce qui avait été l’Empire Romain d’Occident, décide de quitter la fonction publique et fonde le monastère particulier de Vivarium, il le fait car il est convaincu qu’il doit non seulement préserver les œuvres littéraires, historiques et philosophiques fondamentales du monde occidental qui risquaient de se perdre à jamais aux mains des barbares, mais aussi pour enseigner à ses moines à lire et à écrire, afin que ceux-ci fassent la même chose auprès de leurs semblables dans le but de pouvoir célébrer et participer à la liturgie en chantant les psaumes et en lisant les paroles de l’Écriture sainte.

Et ce trait, c’est-à-dire, l’orientation des savoirs séculiers vers la liturgie, nous le retrouverons tout au long du Haut Moyen-Âge.

Une des chrétientés les plus florissantes et les plus fructueuses pendant cette période historique au cours de laquelle la culture chrétienne s’est développée, a été a chrétienté irlandaise, le « lointain Occident » dont parlait Arnold Toynbee.

Les historiens nous racontent que des villages commencèrent à se grouper autour de nombreux monastères surgis après l’évangélisation de saint Patrice ; et que la liturgie est devenue le centre de la vie de ces petits groupements humains, la messe dominicale étant le sommet de la semaine ; messe célébrée dans la petite église qui ne suffisait pas à abriter tous les fidèles, lesquels devaient se limiter à se rassembler à l’extérieur, en plein air, autour de grandes croix en pierre que nous pouvons observer, encore aujourd’hui, dans la verte campagne irlandaise, en suivant les offices divins avec l’ouïe et le cœur. Eux, tout comme les autres chrétiens du Haut Moyen-Âge éparpillés sur le territoire européen, vivaient pour la messe dominicale, de laquelle la semaine recevait tout son sens.

Sans qu’il soit besoin de reculer aussi loin dans le temps, nous pourrions ajouter beaucoup d’autres exemples à ces faits historiques, pour vérifier qu’en fait, la liturgie constituait le centre de la vie des villages chrétiens. Si nous nous tournons vers la littérature, et pas nécessairement celle des écrivains religieux, nous découvrirons la même chose.

Le roman Le cheval d’orgueil de Pierre-Jakez Hélias, raconte la vie dans un petit village breton après la Première Guerre Mondiale et là on voit à quel point la vie simple des paysans y était réglée par la liturgie, malgré les premières incursions du monde moderne et marxiste qui commençait à la menacer. La même chose transparaît dans le livre Du côté de chez Swann, le premier volume de À la recherche du temps perdu, de Marcel Proust, qui retrace l’enfance de l’auteur dans le village champêtre de Combray, et les pratiques liturgiques quotidiennes qu’il y suivait en accompagnant ses tantes.

L’histoire et la littérature sont unanimes pour témoigner du fait que la messe et les autres offices liturgiques, tels que les vêpres ou l’adoration du Très Saint Sacrement constituaient non seulement le centre de la semaine, mais du rythme de la vie quotidienne. La cadence des jours était marquée par le clocher de l’église qui appelait à la prière et à la louange lors des offices liturgiques.

Dans les années précédant la Première Guerre eut lieu une dispute intéressante entre un bénédictin belge, dom Maurice Festugière, et un jésuite français, le P. Jean-Joseph Navatel. Alors que le premier signalait la place centrale du culte dans la vie chrétienne et son efficacité « missionnaire » en vertu de son pouvoir de conversion, le dernier insistait sur le fait que la liturgie n’est qu’un aspect social, un ornement sensible du dogme, une sorte de cérémonial de cour rendu au Roi Céleste, à la manière du rituel compliqué des pompes courtisanes s’adressant au roi de France à Versailles.

La liturgie n’aurait, selon le jésuite, qu’une fonction simplement décorative. Il soutenait qu’il serait bien plus efficace pour les hommes de les instruire rationnellement sur le dogme de la foi, que de les inviter à assister à une messe solennelle à la cathédrale de Notre-Dame de Paris. Pour la conversion et la vie chrétienne, affirmait-il, l’important c’est le dogme incorporé de façon rationnelle, alors que les célébrations liturgiques ne sont que des effluves sensibles de ces mêmes syllogismes.

D’après ce critère, les rites du culte ayant un caractère à ce point secondaire pouvaient être modifiés et adaptés aux différentes époques et cultures suivant le jugement des autorités pontificales. Après tout, les usages des cours royales varient souvent en fonction de l’air du temps.

Cette position n’était pas exclusivement celle de ce jésuite de Lyon, bien au contraire, elle était partagée par une bonne partie du clergé catholique de la première moitié du XXe siècle. Et au vu des spectacles auxquels nous assistons, je me demande si, inconsciemment dans certains cas, elle n’est pas déjà soutenue par bon nombre de prêtres et d’évêques actuels, La Sainte Messe, l’acte de culte central de notre foi, a été convertie en une occasion de rencontre sociale, dont le contenu est parfaitement remplaçable par un autre car adaptable aux occasions les plus diverses, que se soit un mariage, où l’on satisfera les désirs les plus fantaisistes des époux, ou une messe d’enterrement d’un brave homme dont les fils placeront sur la bière les objets les plus chers au défunt, faisant donner sa chanson préférée quel qu’en soit le genre musical.

Ainsi, pendant la messe in Cœna Domini du Jeudi Saint, l’acte principal sera le lavement des pieds –facultatif et sans caractère liturgique dans le rite romain avant la réforme de la Semaine Sainte de Pie XII – et on cherchera alors la diversité la plus variée possible – hommes, femmes, chrétiens, musulmans, honnêtes hommes, délinquants – pour les ablutions des pieds, et tout le monde se réjouira de l’humilité extraordinaire manifestée par le célébrant en lavant des extrémités pédestres si diverses. Comme disait celui qui était alors le cardinal Ratzinger, « [la liturgie post-concilaire] est devenue opaque et ennuyeuse, à cause du goût pour le banal et le médiocre, au point de provoquer des frissons ».

Mais, la liturgie n’est-elle qu’un accessoire de la foi catholique ? Nous savons que la religion est une affaire vitale, la plus vitale de toutes pour l’homme ; c’est la religion qui donne sens à l’existence. Sans elle, sans la foi surnaturelle qui nous est transmise par le baptême et vivifiée par les sacrements, la vie humaine débouche irrémédiablement sur le désespoir et l’absurde. Les philosophes de derniers siècles se sont largement occupés à nous le signifier.

Et c’est la raison pour laquelle l’expérience religieuse n’est pas seulement l’une parmi les multiples expériences que nous traversons dans cette vie, mais c’est l’expérience d’une vie qui s’insère consciemment dans l’ensemble du cosmos et qui prend sa place et son sens dans ce même cosmos. Face à l’immensité de l’univers qui l’entoure, l’homme répond en reconnaissant sa petitesse devant la grandeur de Dieu. Domine quid est homo quia innotuisti ei, aut filius hominis quia reputas eum ?, Seigneur qu’est-ce que l’homme pour que tu le connaisses, qu’est-ce que le fils de l’homme pour que tu penses à lui ?

« L’homme n’est guère plus qu’un souffle, et ses jours, comme une ombre, passent. Seigneur, incline ton ouïe et descends, et d’une touche réveille les volcans. Fais jaillir les éclairs et disperse l’ennemi » Ps. 144, 3-6), chantait le roi David. De tout temps et dans toutes les cultures, l’homme a non seulement connu mais a fait l’expérience de la présence de Dieu qui a créé et qui gouverne la majesté incommensurable de l’univers qui nous émerveille mais qui, en même temps, nous saisit d’effroi. Et c’est cette connaissance par l’expérience qui exige une liturgie, un rite qui rende un culte à ce Dieu capable de toucher les monts et de jeter la foudre.

Malheureusement, le rite dans le monde moderne comme dans l’Eglise moderne est conçu comme quelque chose d’artificiel, de parallèle à la vie, une sorte de complément plus ou moins visible et plus ou moins inutile et démodé. Nous sommes très loin aujourd’hui de comprendre l’action rituelle comme une action surnaturelle imbriquée dans les plis les plus profonds de la nature humaine et de la nécessité de son rapport au cosmos qui l’entoure et à Dieu, le Créateur.

Et à cette attitude moderne, nous devons également ajouter la composante rationaliste qui menace les Occidentaux depuis que Descartes a commencé à émettre ses « lumières ». De nos jours, nous voulons tout connaître rationnellement, par des idées claires et distinctes, des syllogismes parfaits, dérivés d’une majeure, et nous appliquons cette prétention de connaissance à l’action rituelle.

Alors, si celle-ci est réalisée dans une autre langue – le latin, par exemple –, elle doit être écartée « parce qu’elle n’est pas compréhensible » ; ou encore nous avons besoin d’un prêtre qui célèbre le rite plutôt comme un showman préoccupé de faire comprendre à ses fidèles chaque rite, ce qui l’amène à ne rien omettre pour ce faire, souvent même pas des blagues et des commentaires qui opèrent un relâchement de l’ambiance solennelle propre à toute liturgie de par sa propre nature, car ce type de prêtre considère qu’une telle solennité ne cadre pas avec le caractère adulte de l’homme contemporain.

Néanmoins, c’est grâce à l’intuition bien plus qu’à la raison que le sens et le symbolisme du rite sont captés. Les rustiques irlandais qui se réunissaient le dimanche à l’extérieur d’une petite église en bois pour entrevoir à peine les cérémonies qui s’y déroulaient ou les paysans de la Bretagne qui assistaient aux offices liturgiques comme nous le raconte le roman de Hélias, ne comprenaient pas la langue dans laquelle le prêtre célébrait et ils auraient été certainement incapables d’expliquer rationnellement la signification des cérémonies qu’ils voyaient. Pour autant, ils savaient quant au sens profond, ce qui s’y passait.

Ils n’auraient pas pu l’expliquer, probablement, mais dans le plus profond de leur cœur ils savaient, et cette connaissance était le fruit de l’intuition. Ils avaient l’intuition du mystère et de la grandeur du sacrifice non sanglant que leurs prêtres célébraient quotidiennement.

Le rite, la liturgie ne sont pas des constructions purement rationnelles, confectionnés dans des laboratoires où quelques savants, appelés « liturgistes », se réunissent périodiquement pour les ajuster ou les enrichir au gré du temps qui passe. Le rite dépasse largement ces limites et c’est pour cela, contrairement aux affirmations du jésuite Navatel, qu’une messe solennelle peut être bien plus efficace dans la conversion d’un homme que cent leçons de catéchisme, pour la simple raison que la liturgie solennelle lui permet de capter de façon intuitive et pré-rationnelle, le mystère d’un Dieu qui aime ses créatures.

La raison viendra par la suite donner des raisons de ce Dieu car la foi cherche à être comprise, comme nous l’apprend saint Augustin. D’après Henri Charlier, « il faut perdre l’illusion que la vérité puisse se communiquer avec fruit sans l’éclat qui lui est connaturel et qu’on appelle le beau ». Car l’Église, dans son mystère impénétrable d’Épouse du Christ, du Seigneur – Kyrios – de gloire, a besoin d’une épiphanie terrestre accessible à tous, qui consiste dans la majesté de ses édifices, de l’éclat de sa liturgie et de la douceur de ses chants. Imaginons un groupe de touristes asiatiques en visite à la cathédrale de Chartres qui voit s’avancer en procession un ensemble de prêtres et de ministres sacrés revêtus de leurs plus beaux ornements prêts à chanter les vêpres solennelles.

Les visiteurs regarderaient en silence, ravis ; la beauté leur aurait ouvert ses portes. Or, la Somme théologique de Saint Thomas d’Aquin et la cathédrale de Chartres constituent des architectures contemporaines et disent la même chose. Mais qui parmi les touristes lirait la Summa ? Comment ne pas évoquer la conversion de Paul Claudel durant les vêpres à Notre-Dame de Paris, ou celle d’André Frossard, pendant l’adoration du Très Saint Sacrement dans une chapelle du quartier Latin à Paris, ou même, le processus de conversion de Pieter van der Meer de Walcheren lorsqu’il assistait aux cérémonies du couvent des bénédictines de la rue Monsieur dans cette même ville ? Ou encore l’ouvrage En route, de Joris-Karl Huysmans, dans lequel il raconte la manière dont la liturgie et l’art chrétien convertirent son cœur.

Par contre, la conséquence immédiate du fait de concevoir le rite comme une simple construction rationnelle est la conception utilitariste de la liturgie. Encore une fois, la sainte messe devient une occasion propice pour quelque chose. Et ce quelque chose peut être de collecter de l’argent pour les pauvres, d’exhiber les soi-disant qualités oratoires du prêtre célébrant, de montrer l’ouverture et la correction politique d’une communauté ou d’être un événement parmi d’autres au milieu des célébrations à l’occasion des funérailles d’un paroissien.

Mais le rite ne sert pas : en ce sens, nous, les catholiques, nous n’allons pas à un service, comme les protestants, nous n’avons pas de services religieux ; nous avons la sainte Messe, qui n’est pas un service, mais qui est, de notre côté, une offrande et un sacrifice du Fils éternel, de nous-mêmes et de toute la Création au Père, et du côté de Dieu, le soulèvement temporaire du voile qui nous empêche de voir dans cette vie, de voir le Ciel, ce « lieu » où réside la Divinité et que nous sommes aussi appelés à habiter.

C’est un service uniquement en ce sens que, comme serfs, nous sommes obligés à faire cette offrande de louange à Dieu le Père céleste. La conception rationnelle et utilitariste de la liturgie conduit à son annulation, par sa conversion en un moyen tourné vers l’obtention d’une finalité humaine ; une occasion de rencontre hebdomadaire d’une soi-disant communauté paroissiale, bien souvent inexistante.

Ainsi, la liturgie perd sa verticalité, cesse d’être le point de rencontre du ciel et de la terre, et devient un autre maillon de la chaîne horizontale, destinée à la fin immanente de la fraternité d’une communauté qui pérégrine au sein d’une paroisse quelconque.

Le rite est ainsi rendu trivial, il devient l’équivalent d’une réunion de jeunes de paroisse ou d’un repas communautaire. La liturgie cesse d’être le couronnement de toutes les fêtes humaines. Et cela est grave, comme nous l’a appris Piper. La fête est une « tradition », un traditum, au sens le plus strict de ce concept : il vient d’une origine qui excède l’homme pour être transmis sans diminution, afin d’être reçu et à nouveau transmis.

Or, les fêtes sont impossibles si elles ne sont pas précédées de la louange liturgique, qui constitue presque tout le contenu du culte chrétien. C’est dans cette fête liturgique que l’homme peut se voit offrir une plénitude surhumaine de la vie. Voilà le fruit vrai et immanent aux grandes fêtes.

Le langage dispose de plusieurs termes pour exprimer cette expérience : rénovation, transformation, restauration, rajeunissement, renaissance. Ils expriment tous le même événement, qui échappe à toute description schématique, claire et distincte, à la mode de Descartes et de ses disciples.

Dans la liturgie, le temps qui fuit s’arrête. L’usure incessante de la routine quotidienne est écartée par ce « maintenant apaisé », où la réalité de l’éternité se montre. C’est une soustraction de l’ici et du maintenant quotidiens. Sans nous en rendre compte, les choses de tous les jours acquièrent un caractère nouveau et paradisiaque ; le monde est « comme au premier jour ». Car le vrai culte n’a pas lieu « ici». « Ce n’est qu’en apparence que le culte se réalise ici et maintenant, alors qu’il a lieu au-delà du temps et non dans cet éon, sur la terre », comme disait Origène dans ses commentaires à l’évangile de saint Jean.

Et saint Ambroise écrivait dans l’une de ses Lettres festales : « Pour nous, qui vivons ici, nos fêtes sont un accès ouvert vers cette autre vie ». En somme, l’homme, en célébrant le culte de Dieu dans la liturgie, dépasse les barrières de son existence temporelle dans ce monde.

L’élimination de la fête liturgique – et elle est éliminée lorsqu’elle devient banale et qu’elle est convertie en une réunion quelconque sans plus de transcendance – implique à ce titre et comme le disait Pieper, un « emmurement » de l’homme dans l’espace fermé de l’actualité, de ce monde passager, de cette vallée de larmes, de cette terre d’ombres.

La culture chrétienne s’en ressent ainsi profondément. Nous, les chrétiens, nous ne sommes pas une masse de croyants, un groupe de catholiques, nous sommes un chœur, nos fêtes sont des réunions chorales et non tout au plus des agglomérations humaines. Et le fait qu’elles soient chorales implique non seulement qu’elles soient liturgiques, puisque dans la liturgie nous faisons tous partie du grand chœur des anges et de toute la Création unis pour rendre gloire à leur Créateur, mais aussi que nous possédions un même et unique cœur.

Ici trouve son origine, je crois, l’un des points les plus importants de l’imbrication entre liturgie et culture chrétienne. Dom Festugière affirmait que l’histoire de la conversion de la moitié de l’Europe par les moines bénédictins est, dans l’un de ses aspects les plus originels, dans l’histoire de l’action sociale d’un chœur sur un groupe de fidèles.

La liturgie constitue une puissante forme d’apostolat, surtout comme communicatrice de vie. Elle est, dans certains cas, plus efficace et plus effective que la prédication, car elle est une monstration, une épiphanie de la vérité du christianisme. Nous savons que les exempla trahunt, les exemples, souvent, entraînent bien plus que les mots. Évidemment, cela ne signifie pas reconnaître à la liturgie une sorte de pouvoir magique, puisque probablement elle sera aouvent incapable de vaincre les hérétiques ou la mauvaise volonté des hommes ; la liturgie ne réfute pas, ni ne prouve, comme peut le faire un texte théologique – pensons, par exemple, à la Somme de Théologie de Saint Thomas d’Aquin – mais, parfois, la beauté de la révélation de la divinité convainc plus que les raisonnements.

Parfois, et cela est arrivé certainement pendant l’évangélisation de l’Europe par les moines, une pensée et une émotion communes produisent l’unité mentale d’un groupe humain. Le chant du Gloria ou du Te Deum entonné par mille personnes dans une église remarquable par sa beauté prêchera plus fortement que le sermon d’un cardinal ou d’un pape... Et cela correspond aux caractéristiques mêmes de la psychologie humaine, que tous les peuples ont su employer dans leurs actes cultuels, témoins les thríambos grecs, chantés par les armées victorieuses en montant processionnellement au temple pour le sacrifice, ou les triomphes que les légionnaires romains célébraient plus en l’honneur des dieux qu’en celui du général triomphateur.

Le cardinal Mercier écrivait que même si on peut abuser de la psychologie des masses, son efficacité est évidente : « Des hommes réunis dans une même pensée patriotique, guerrière, politique, sociale, religieuse, bénéficient de l’état d’âme de leurs associés. L’association multiplie les forces et les capacités de l’individu. Si l’on pouvait exprimer en formule la somme d’émotions, d’aspirations qui circulent dans une assemblée, on s’apercevrait qu’elle n’est pas l’addition des émotions ou des aspirations individuelles, mais un produit qu’engendrent par leur multiplication les divers facteurs qui agissent et réagissent les uns sur les autres dans les consciences réunies ou associées » (Maurice Festugière, La liturgie catholique, Essai de synthèse », Maredsous, 1913, 754).

L’histoire de l’Église illustre, par de nombreux exemples, cette vérité. Sévère, évêque de Minorque au IVe siècle, raconte comment les juifs de l’île ont été convertis à la foi chrétienne. Ce qui eut lieu là-bas pendant huit jours à la suite de l’arrivée des reliques de saint Étienne, en 418, fut un « assaut melliflu » des sens.

Sévère explique que la rencontre de Théodore, chef de la synagogue locale, avec le chant melliflu des moines fut pour lui une sorte de rencontre terrifiante avec un lion, en référence au Lion de la tribu de Juda (Ap 5.5), en d’autres termes, une rencontre avec le Christ. Le chant doux des psaumes l’a donc conduit à la présence du Christ ; pour un non croyant, objet d’épouvante, une sorte de « terreur du beau », comme disait Rilke, « car le beau n’est rien d’autre que le commencement du redoutable, que nous sommes à peine capables de supporter, et si nous l’admirons, c’est qu’il dédaigne sereinement de nous anéantir ».

Alterner des prières et des psaumes, ce qui est le propre de la liturgie, est une caractéristique commune de la psalmodie monastique, pratiquée lors des exercices ascétiques des premiers chrétiens qui habitaient les villes, continuée par les Pères du désert et par les communautés occidentales comme celle de Marseille, décrite par Cassien. Si cette pratique fut employée pour forcer graduellement la résistance des âmes, l’user et la vaincre, est une question qui reste ouverte, mais cela ne serait pas incompatible avec l’idéal monastique. Il y a des façons pire d’être convertis que d’être assailli par les prières et les hymnes.

C’est ce qui nous intéresse dans l’œuvre de Sévère que nous commentons. Dans son traité, la liturgie est décrite comme un des moyens dont Dieu se sert afin de tordre, briser et frapper les âmes qui lui résistent et, une fois subjuguées, de les guérir et de les refaire. Il en résulte une expérience merveilleuse et étonnamment douce, mais aussi redoutable et terrifiante pour celui qui se résiste à la présence de Dieu. La présence du divin peut également provoquer les délices ou la terreur, ou plutôt, les délices et la terreur. Cette douceur, en effet, est merveilleuse. C’est une sorte de miracle, et cela est dû à la présence de Dieu qui chante, ou dans les cas des incrédules, qui rugit.

Cette présence est douce, et elle inspire chez ceux qui ne l’acceptent pas une urgence terrifiante de fuir. Mais pour Sévère, comme la fuite des Israélites d’Égypte, cette fuite est plutôt vers la conversion – et non pas une échappatoire. Cette douceur est la présence de Dieu qui opère des miracles chez ceux qui l’écoutent. Elle fait partie de l’assaut multi-sensoriel de Dieu sur tous les sens dans le but de convertir à Lui les personnes, assaut à la fois doux et effrayant.

Cela transparaît dans le chant des psaumes ou des hymnes, à l’église et dans les rues, par des moines ou des laïcs, des chrétiens ou des juifs. Avec la prière, ce chant des psaumes peut vaincre la volonté la plus résistante ; c’est une expression de l’harmonie de l’âme qui peut en plus unifier ceux qui les chantent.

Personne, dans les communautés chrétiennes du premier Moyen Âge, n’aurait contesté la douceur inhérente de la liturgie, son pouvoir pour impressionner l’âme, induire des émotions et animer ceux qui l’écoutent à y donner une réponse. Le livre IX des Confessions de saint Augustin est un exemple remarquable de la compréhension universelle de la liturgie en tant que possédant un pouvoir presque miraculeux pour calmer, guérir, persuader, unifier et enseigner, non à travers la raison, mais grâce à la délectation et à l’amour, voire à la terreur, au courage, à la piété ou à la dévotion qu’elle inspire chez ceux qui y assistent, en écoutant ou en chantant. Quantum flevi in hymnis et canticis tuis…, combien j’ai pleuré avec des hymnes et des cantiques en ton honneur, aux suaves accents des voix de ton Église qui me pénétraient de vives émotions!

Ces voix coulaient dans mes oreilles, et la vérité se distillait dans mon cœur; et de là sortaient en bouillonnant des sentiments de piété, et des larmes roulaient, et cela me faisait du bien de pleurer » (IX, 6). L’âme se sent en présence d’un Visiteur mystérieux ; elle se sent sous le regard amoureux de ce Visiteur qui lui parle à l’oreille. Et toujours, lorsque le rite est terminé, l’âme est conscience d’avoir été encore pardonnée, d’être plus forte, douée de davantage de zèle pour les choses de Dieu. Le retour des mêmes fêtes, des mêmes circonstances du culte, des mêmes chants, donnent à l’âme, année après année, semaine après semaine, les jouissances les plus intimes. Amour et connaissance progressent ensemble.

Comme plusieurs auteurs l’ont remarqué, nôtre civilisation est une civilisation de l’acédie, c’est-à-dire, qu’elle vit submergée dans une sorte de paresse du cœur, qui empêche les hommes d’habiter avec eux-mêmes. Ne trouvant pas de refuge dans leur propre demeure, ils ont besoin du bruit assourdissant du travail permanent et cherchent la distraction perpétuelle, qui leur permet de s’évader hors de cette situation angoissante qui est celle d’être un naufragé au milieu d’une terre déserte.

Quelles racines s’implantent, quelles branchent poussent sur ces déchets pierreux ? Ô fils de l’homme, tu ne peux le dire ni le deviner, tu ne connais qu’un tas d’images cassées, où le soleil bat et l’arbre mort n’abrite guère, le grillon ne console point et la pierre sèche ne donne pas d’eau murmurante. Il n’y a que des ombres sous ce rocher... (T.S. Elliot).

C’est ainsi que l’exprimait T.S. Elliot dans son poème. Et cette inquiétude permanente empêche chez l’homme le loisir exigé par la contemplation et, avec elle, la fête liturgique. Paradoxalement, l’homme contemporain qui vit au rythme des fêtes permanentes est incapable de vivre une fête, et comme il n’y a pas de fêtes sans dieux, il est incapable de vivre la liturgie.

Le plus tragique, le plus triste de tout cela, c’est que l’Église, qui pourrait constituer un havre de paix au milieu de ce courant impétueux où nous entraîne le monde moderne, a décidé que c’est le dialogue avec le monde qui est prioritaire. Elle n’est plus la ville décrite par Tolkien, dont les gardiens pouvaient nos accueillir en nous disant : « Réjouissez-vous de l’avoir trouvée, car devant vous se dresse la Ville des Sept Noms, où tous ceux qui luttent contre Melkor peuvent trouver la consolation ».

Dans le but de se faire accepter par le monde contemporain, elle a non seulement vidé le dogme mais encore la liturgie. Nous sommes restés sans fêtes, nous sommes restés sans culte, nous sommes restés sans rites. Nous ne connaissons « qu’un tas d’images cassées » de ce que furent notre religion et notre liturgie. Quomodo sedet sola civitas !, se lamentait le prophète Jérémie. Et Evelyn Waugh écrivait : « Les bâtisseurs ne savaient pas à quels usages serait rabaissée leur œuvre ; ils firent une nouvelle demeure avec les pierres d’un château ancien, année après année, génération après génération, l’enrichirent et l’étendirent ; année après année l’énorme récolte des bois du parc augmentait ; jusqu’à ce qu’une gelée soudaine n’entraîne l’ère de Hooper ; le lieu est resté dans la désolation et le travail voué au néant : Quomodo sedet sola civitas ».

Pour finir, et pour reprendre le sujet principal de cette conférence, la défense et la restauration du rite romain traditionnel n’est pas une question réservée uniquement aux théologiens, aux chrétiens particulièrement pieux ou à un groupe d’esthètes décadents. En fait, nous tous catholiques sommes concernés, car il s’agit d’une affaire qui dépasse ce qui est strictement théologique, esthétique ou dévotionnel.

Cela concerne aussi tous ceux qui sont engagés dans la culture chrétienne, puisque la défense du rite traditionnel est une question culturelle qui s’enracine dans la défense de la culture de l’Occident. La volonté de restaurer la culture chrétienne – et j’insiste sur le terme restaurer, quand bien même je serais taxé, peut-être de manière péjorative, de restaurationniste – passe nécessairement par la restauration du rite. Notre culture fut bâtie sur la liturgie et sur la sacralité du rite.

Tant que nos liturgies continueront à être désacralisées et nos rituels réduits à de simples outils de rencontres communautaires et enfermées dans leur propre immanence, il est illusoire de penser sérieusement à un retour de l’homme occidental à ce qu’il fut, à une nouvelle floraison de la culture chrétienne, où le Seigneur Jésus soit reconnu dans sa royauté et sa divinité par les sociétés.

Rubén Peretó Rivas, Argentine
Le retour à la véritable liturgie, aux rites certainement valides, mais aussi à la philosophie et à la théologie thomiste, à la sainte doctrine qui vont avec.
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