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jili22
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De la fidélité aux petites choses

L'Écriture dit sur ce sujet deux choses bien propres à nous convaincre de son importance : Celui qui ne tient point compte des petites choses, dit-elle, décherra peu à peu. Celui, dit Jésus-Christ, qui est fidèle dans les petites choses, le sera aussi dans les grandes.
Il résulte du premier passage, que la négligence des petites choses nous expose infailliblement à de grandes chutes, et, du second, que la fidélité dans les petites choses assure notre fidélité dans les grandes, et, par conséquent, est un moyen nécessaire de sanctification. Il ne faut que ces deux pensées bien comprises, pour nous rendre inviolablement fidèles dans les moindres occasions.
Pour donner un peu de développement à cette matière, remarquons d'abord qu'à parler juste, il n'y a ni petites ni grandes choses par rapport à Dieu. Tout ce qui porte l'empreinte de sa volonté et de son bon plaisir, est grand, quelque petit qu'il soit en soi. Ainsi, dès qu'on est assuré par la voix intérieure que Dieu désire une chose de nous, la grandeur infinie de Dieu ne nous permet pas de regarder comme petit et indifférent ce qui est l'objet de son désir. Au contraire, quelque grande que soit une chose, s'agit-il de la conversion de tout l'univers, si Dieu ne la demande pas de nous, l'entreprise que nous en formerions ne serait d'aucun prix à ses yeux, et pourrait même lui déplaire. C'est donc uniquement la volonté de Dieu qui donne du prix aux choses.
De même, par rapport à notre sanctification, telle chose qui nous paraît petite en soi, peut être d'une telle conséquence, que notre perfection et même notre salut en dépendent. Dieu attache ses grâces à ce qu'il lui plaît ; nous ne pouvons connaître par nous-mêmes les suites bonnes ou mauvaises de telle action qui nous paraît de peu de conséquence. De quelles grâces me privera-t-elle si je la néglige ? Quelles grâces me procurera-t-elle si je la fais ? C'est ce que nous ignorons ; et, dans cette incertitude, l'exacte fidélité est le seul parti qu'il y ait à prendre.
Les grandes choses, les grandes occasions de vertu se présentent rarement. Les petites choses s'offrent à nous journellement. Quand prouverons-nous à Dieu notre amour, si nous attendons des occasions d'éclat ? Peut-être ne s'en trouvera-t-il pas une dans toute notre vie.
De plus, les grandes choses demandent un grand courage. Comment pourrons-nous nous répondre de nos forces dans ces rencontres, si nous n'en avons fait l'essai dans les petites, si nous ne sommes pas aguerris et préparés peu à peu aux choses plus difficiles par celles qui sont plus faciles ?
Les grandes choses supposent aussi de la part de Dieu des grâces proportionnées. Mais, pour mériter et obtenir ces grandes grâces, ces grâces spéciales, il faut avoir été fidèle aux petites.
L'humilité veut que nous regardions les grandes choses comme au-dessus de nous, et que jamais, de nous-mêmes, nous n'y portions nos désirs ; elle veut que nous nous attachions aux petites choses, comme étant plus à notre portée. Faisons donc les petites avec la grâce ordinaire, et croyons que Dieu fera par nous les grandes, quand l'occasion s'en présentera.
Le désir de faire et de souffrir de grandes choses est souvent et presque toujours une illusion de l'amour-propre, un effet de notre présomption. Je voudrais faire de grandes austérités, comme tel et tel Saint ; je voudrais porter de grandes croix : orgueil, fausse élévation. Les Saints n'ont jamais formé de tels désirs. Qu'arrive-t-il ? On essaye, par son propre mouvement, de faire des austérités, et l'on y renonce dès que l'imagination refroidie ne soutient plus. Des croix très-ordinaires se présentent, et cette âme qui désirait d'en porter de grandes, succombe sous les petites. Ne désirons rien, ne choisissons rien ; prenons les choses telles que Dieu nous les envoie et à mesure qu'il les envoie ; mettons-nous, pour le courage et pour la force, au-dessous des plus petites ; et croyons fermement que, si Dieu ne ménageait notre faiblesse et ne nous soutenait puissamment, nous ne ferions pas un seul pas.
Comme les petites choses reviennent continuellement, l'exacte fidélité, en ces rencontres, suppose plus de courage, plus de générosité, plus de constance qu'on ne croit. Cela ne demande pas moins qu'une vertu consommée. Car, enfin, il s'agit de mourir à tout moment à soi-même, de suivre en tout l'impression de la grâce, de ne se permettre ni pensée, ni désir, ni parole, ni action qui déplaisent le moins du monde à Dieu, et de faire chaque chose avec toute la perfection qu'il attend de nous ; et cela sans jamais se relâcher, sans jamais rien accorder à la nature. J'avoue que dans la sainteté je ne vois rien de plus grand que cette fidélité, rien qui demande un effort plus soutenu.
Il est à craindre que l'amour-propre ne se mêle dans les grandes choses qu'on fait ou qu'on souffre pour Dieu ; qu'on ne s'applaudisse de son courage, qu'on n'ait des retours de complaisance, qu'on ne se préfère aux autres. Les petites choses ne nous exposent pas aux mêmes dangers : il est plus aisé d'y conserver l'humilité ; l'amour-propre ne saurait s'en glorifier ; on n'a pas lieu de se comparer et de se préférer aux autres. La pratique en est donc incomparablement plus sûre, et plus propre à nous conduire à la perfection, qui consiste dans une mort entière à nous-mêmes. Les petites choses ruinent et consument peu à peu l'amour-propre, sans qu'il s'aperçoive des coups qu'on lui porte. Ces coups sont petits ; mais ils sont si fréquents et si multipliés, qu'ils font l'effet des coups les plus violents. Si la mort de l'amour-propre est plus lente, elle n'en est que plus assurée, puisque la pratique constante des petites choses le met dans un état de dépérissement qui ne lui permet pas de se relever. Aussi, est-ce communément par là que Dieu achève de le faire mourir. Il lui porte quelquefois de grands coups au commencement ; mais c'est par des coups sourds et insensibles qu'il, le réduit aux derniers abois. L'âme ne sait plus où se prendre. Dieu lui ôte tout, la réduit à une extrême nudité ; elle n'a plus de goût à rien ; elle ne fait presque plus rien : elle est dans une espèce d'anéantissement où Dieu agit tellement en elle, qu'elle ne remarque ni l'action de Dieu ni la sienne propre.
Si l'amour de Dieu paraît avec plus de générosité dans les grands sacrifices, il montre dans les petits, continuellement réitérés, plus d'attention et de délicatesse. Ce n'est pas aimer parfaitement que de négliger les moindres occasions de plaire à celui qu'on aime, et de ne pas craindre de le blesser dans la plus petite bagatelle. La jalousie de Dieu est infinie : elle s'étend à tout ; elle embrasse tout ; et, si l'amour humain est si délicat, si ombrageux, l'amour divin l'est infiniment davantage. Toute âme qui aime véritablement doit s'étudier à ne donner à cette jalousie infinie aucun sujet de l'offenser. Blesser le cœur infiniment sensible de Dieu dans la moindre chose, doit être pour elle un attentat qui lui cause la plus grande horreur. Refuser à Dieu, avec vue et réflexion, une chose quelconque, sous prétexte que ce n'est rien, c'est manquer à l'amour dans un point essentiel, c'est renoncer à la familiarité, à l'union intime avec Dieu ; c'est le priver de sa plus grande gloire ; car, c'est en cela même qu'il met sa gloire, en ce que la créature ne regarde jamais comme léger ce qui plaît ou déplaît à Dieu, et qu'elle soit toujours disposée à tout sacrifier au moindre bon plaisir de Dieu. Il est certain qu'on ne commence à l'aimer d'un amour vraiment digne de lui, que du moment qu'on entre dans cette disposition.
Je ne parle pas ici de notre propre intérêt. On voit assez qu'une âme qui est fidèle à la résolution de plaire à Dieu dans les plus petites choses, gagne infailliblement le cœur de Dieu, qu'elle attire sur elle toute sa tendresse, toutes ses faveurs, toutes ses grâces ; qu'elle amasse par là, à chaque moment, des trésors inconcevables de mérite ; qu'elle se rend capable, par sa fidélité, de faire pour Dieu les plus grandes choses, et par voie de disposition, et par voie de récompense.
Voilà, ce me semble, des motifs bien propres à nous faire prendre la grande et héroïque détermination de ne rien négliger dans le service de Dieu, mais de nous appliquer à lui plaire en tout, sans distinction de grandes ni de petites choses. Prenons-la, cette détermination, et demandons à Dieu d'y être fidèles jusqu'au dernier soupir.
Il faut prendre garde, cependant, de ne mettre dans l'exécution ni chicane ni inquiétude. L'amour veut une sainte liberté : tout consiste à ne point perdre Dieu de vue, à faire à chaque moment ce que sa grâce nous inspire, et à nous détourner de ce que nous voyons qui lui déplaît. Il ne manque jamais de nous donner, au besoin, des avertissements intérieurs. Quand il ne nous en donne point, c'est une marque assurée qu'il n'y a rien dans ce qu'on fait ou dans ce qu'on dit, de contraire à son bon plaisir. Et, lorsqu'on ne se permet rien qui nous tire de notre recueillement, on ne peut ignorer si l'on a reçu ou non quelque avertissement intérieur, et si on l'a suivi. Ainsi, l'on ne peut jamais avoir aucun sujet de se tourmenter mal à propos.

(Extrait du Manuel des âmes intérieures)

tiré du blog : le-petit-sacristain.blogspot.com
jili22
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