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« Cette entente entre les deux Papes »

Après Antonio Socci Giuseppe Nardi revient à son tour sur l’éditorial mystérieux d’Eugenio Scalfari dans la Repubblica du 5 décembre.
Avec ce titre, on pourrait croire que le vieux journaliste athée prend simplement ses désirs pour des réalités. Mais le Scalfari a écrit tellement de choses « border line » du Pape ou sur le Pape sans qu’il y ait jamais de démenti officiel qu’on peut se demander si celui-ci, en lui faisant des confidences, ne l’utilise pas, une fois de plus, comme passeur d’un message précis. François cherche-t-il de nouveaux alliés? Et si c’était Benoît XVI qu’on voulait discréditer auprès de ses soutiens, à travers une classique opération de récupération? Ou bien réduire au silence en lui ôtant toute voix « autonome »?


François sait qu’un nombre grandissant de catholiques s’oppose à son pontificat, avec des critiques qui vont jusqu’au rejet
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La thèse que François transmet au monde par l’intermédiaire de Scalfari — un pontificat Bergoglio-Ratzinger — semble avoir pour but de soustraire à ce mouvement d’opposition hétérogène son point central de convergence : Benoît XVI.

POUR FRANÇOIS, BENOIT EST-IL TOUJOURS PAPE ?

Le nouveau magistère de Scalfari


Ils réussissent à affronter ensemble les grands thèmes de l’humanité valide dans le monde entier

(Rome) Eugenio Scalfari a encore frappé ! Après avoir expliqué, le 20 novembre, pourquoi on devait défendre le pape François — à la suite de quoi François avait pris son téléphone pour remercier le doyen des journalistes de gauche — voilà que Scalfari propose aujourd’hui une lecture entièrement nouvelle de la diarchie pontificale entre François et Benoît

Si le titre est provocateur, il n’est pas faux. Et comme, au cours des sept dernières années, le Saint Siège n’a jamais opposé de démenti sérieux aux affirmations de Scalfari, ses propos doivent, qu’on veuille ou non, être tenus pour vrais.

Si Scalfari a rapporté lui-même, sans cacher sa satisfaction, que François, le 21 novembre, l’a appelé au téléphone pour lui exprimer sa gratitude, il n’a rien dit d’autre sur la teneur de leur conversation. Mais le fondateur franc-maçon de La Repubblica s’est rattrapé le 5 décembre :


« Aujourd’hui se confirme un accord intellectuel dont le grand intérêt ne se limite pas à l’Eglise catholique : l’accord entre les deux papes, le pape François et le pape Ratzinger, qui a renoncé à sa charge mais en est encore toujours théoriquement le détenteur aussi longtemps que la vie le lui permettra. Bergoglio et Ratzinger entretiennent depuis longtemps des relations, dans une communauté d’intentions jusque dans les phases les plus difficiles du pontificat, marqué à cause des réformes de François par des oppositions qui l’empoisonnent. Il peut sembler ardu qu’un accord d’une telle portée soit encore intégralement mis en pratique. Pourtant, l’échange entre les deux papes va bien au-delà du respect dû au rôle de chacun. Toutes les décisions importantes des papes peuvent et doivent être convenues et appliquées de commun accord. Jamais encore n’a existé une telle situation, sauf à l’époque de Boniface, Innocent et Grégoire il y a plusieurs siècles ».

Des propos trop absurdes pour être vrais. Dès lors il semble qu’il faille plutôt se demander ce que Scalfari, porte-parole officieux de François, veut, par là, faire savoir ou faire croire au monde. Sept années de coopération avec François l’assurent : si Scalfari reproduit les propos qu’il attribue au pape d’une manière très personnelle, on ne peut lui faire le reproche d’avoir inventé ces déclarations, aussi longtemps que le Saint-Siège ne communique pas autre chose. La manière insolite proposée aujourd’hui pour interpréter la situation tout aussi insolite des deux papes traduit bien, à travers les mots de Scalfari, la pensée de François.

Mais pourquoi donc François présente-t-il après sept ans, huit mois et vingt-deux jours de pontificat une vision tout à fait inédite, par laquelle il affirme un double pontificat ?


Benoît XVI en quarantaine ?

Il semble y avoir à cela tout d’abord une explication plausible : François sait qu’un nombre grandissant de catholiques s’oppose à son pontificat, avec des critiques qui vont jusqu’au rejet. Pratiquement, une fraction non négligeable de l’Eglise ne le reconnaît plus réellement comme pape, mais continue de voir en Benoît XVI le pape légitime. Dans la plupart des cas, il s’agit là d’une décision prise par chaque individu séparément, mais il y a aussi des prises de position de groupes organisés.

Sainte-Marthe n’a pas pu ignorer que le mince filet d’eau de 2013 est devenu, en 2020, un fleuve respectable, même si, pour des raisons évidentes, peu en transparaît clairement à l’extérieur. La thèse que François transmet au monde par l’intermédiaire de Scalfari — un pontificat Bergoglio-Ratzinger — semble avoir pour but de soustraire à ce mouvement d’opposition hétérogène son point central de convergence : Benoît XVI.
Dans le meilleur des cas, on pourrait admettre une nouvelle tentative de récupération ; dans le pire des cas, la tentative de discréditer Benoît XVI. Ce dont François s’était abstenu jusqu’ici. Même si les attaques contre Benoît et son entourage, émanant de la cour rapprochée et plus large du pape, se sont multipliées. Immédiatement après le conclave, s’est diffusé le slogan qu’il n’y avait, entre François et Benoît, pas l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette !

Que cette « feuille » entre les deux papes soit en réalité une pile de livres est apparu avec le coup de tonnerre du début de l’année. Benoît XVI, avec le cardinal Robert Sarah, préfet de la Congrégation pour le Culte divin, s’était opposé par le livre « Des profondeurs de nos cœurs », plaidoyer en faveur du sacerdoce ministériel et du célibat sacerdotal, à une dérogation au célibat tenue généralement pour certaine après le Synode sur l’Amazonie.


Les « faiseurs de papes » veulent-ils faire tomber François ?

Les amis sûrs sont-ils en train de quitter François ? Les forces progressistes qui le portaient aux nues et le couvraient d’éloges ont, à un certain moment, commencé à s’irriter et à se détourner de lui parce qu’il n’a pas pu, ou pas voulu, combler leur soif de changements radicaux, qu’il attisait pourtant sans cesse lui-même. C’est un processus aux contours mal définis ; aussi est-il difficile de mentionner un fait précis. A la lumière des événements, on peut seulement identifier des étapes et, à ce niveau, l’Eglise allemande joue un rôle central.

Celle-ci, en réalité la majorité progressiste de la Conférence épiscopale allemande, a commencé, en 2018, à ne plus attendre François, mais à prendre elle-même l’initiative. L’admission à la communion des conjoints protestants en fut le premier pas. Quand la Congrégation pour la Doctrine de la Foi voulut intervenir, elle fut rappelée à l’ordre par François. Les rebelles allemands imposèrent leurs vues. Mais il en va comme du pouvoir : celui qui en a en veut toujours plus. Ainsi grandit aussi la soif progressiste de détruire ce qui existe et d’imposer des innovations. Dans ce sens, il y eut par la suite le « chemin synodal » de la Conférence épiscopale allemandeet du bastion progressiste, le Comité central des catholiques allemands (ZdK). Et soudain est réapparu un spectre, le spectre d’un nouveau schisme allemand. Pourtant, François avait pris part personnellement aux célébrations du cinquième centenaire de la « Réforme » luthérienne.

François avait fait, en 2017 déjà, une première allusion au schisme. Mais cette crainte se concrétisa plus encore en 2020. Elle s’est une peu apaisée aujourd’hui à cause de la paralysie de la vie publique per les mesures sanitaires. Mais il y a des voix pour dire que les grandes forces progressistes qui ont contribué à placer François sur le trône pontifical ont perdu patience au point de vouloir se débarrasser de lui.

François est-il à la recherche de nouveaux alliés ?

La vision diffusée par Scalfari — François et Benoît n’ont qu’un cœur et qu’une âme et désirent la même chose pour toutes les questions importantes, et ce, depuis toujours — est belle, idyllique même, mais elle a quelque chose d’artificiel.


La réalité est autre : et l’étonnante tentative présentée par Scalfari ne pourrait qu’échouer, d’un côté comme de l’autre. Et cela, Sainte-Marthe le sait. Mais pourquoi cette offensive, alors que depuis belle lurette plus personne ne soutient la thèse de la « feuille de papier à cigarette » ?


Les porte-parole officieux du pape

Au cours des dernières années, un concept peu flatteur est apparu à plusieurs reprises dans les analyses qui voulaient décrire le pontificat actuel : la « rouerie jésuite ». Ce que Scalfari présente au nom de François est trop évident et grossier ! Si l’on suit le chemin tracé par François lui-même, quelque chose de bien plus terre à terre, et même peut-être d’effrayant, semble se cacher derrière la dernière déclaration magistérielle de Scalfari. François veut-il faire savoir à travers son ami franc-maçon que Benoît XVI est mis sous surveillance et ne peut plus prendre, à partir de maintenant, aucune position personnelle ? Qu’il y aura une harmonie forcée entre les deux papes parce que le plus puissant, François, soumet le plus faible à son contrôle ?

En août 2018, un autre « porte-parole de l’ombre » du pape François, le journaliste britannique Austen Ivereigh eut une expression qui fit dresser l’oreille : « Nous devons contrôler l’entourage de Benoît XVI ».

Ivereigh était l’attaché de presse du cardinal Cornac Murphy-O’Connor, membre éminent du cercle secret de Saint-Gall et de son organe exécutif, la Bergoglio Team. Du service du cardinal anglais, mort en 2017, le journaliste est passé directement au « service de presse » officieux de François. Le 1er décembre, quatre jours avant les déclarations de Scalfari, est paru son dernier ouvrage, qui est, officiellement, un livre du pape François. Pour la diffusion, une coopération s’est nouée avec La Repubblica de Scalfari.

Le « contrôle » de Benoît ne fonctionnait pas si bien que cela, et le livre du cardinal Sarah en est la preuve. A cause de cet ouvrage, Mgr Georg Gänswein a perdu sa fonction de Préfet de la Maison pontificale : chargé de faire en sorte que Benoît se désolidarisât du livre projeté, il n’y a pas réussi. Pourtant, voici quelques jours, le cardinal récemment créé, Mario Grech, a informé l’opinion publique que Benoît XVI avait des difficultés à parler. Ce que Mgr Gänswein a démenti.

Si l’on met ensemble quelques déclarations, celles de Ivereigh, du cardinal Grech et d’Eugenio Scalfari ( au nom du pape François) et si l’on examine le développement des dix-huit derniers mois, on peut comprendre pourquoi d’aucuns tirent la conclusion que Benoît XVI s’est vu retirer l’étroite marge de manœuvre qu’il s’accordait lui-même et qu’on lui concédait. Le but est-il que la voix de Benoît ne soit plus entendue comme une voix indépendante ? Il semble aberrant de vouloir admettre que François puisse sérieusement affirmer un double pontificat. En tout cas, c’est lui-même qui avec cette dernière « opération-Scalfari » renforce ceux qui ont dit jusqu’ici que Benoît XVI était encore pape. Si c’est François lui-même qui le dit, fût-ce seulement en accord avec lui-même, pourquoi les critiques de François ne devraient-ils, à contrario, pas affirmer pour Benoît une autorité pontificale indépendante de François, si Benoît est « toujours théoriquement détenteur de la fonction pontificale qui durera aussi longtemps que la vie le lui permettra », c’est à dire tant qu’il vivra. »
Est-ce cela que François avait en tête quand il a confié ces réflexions à Scalfari ?