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Le Bienheureux Thomas More martyr (✝ 1535) . Fête le 6 juillet .

On connaît plus ordinairement le bienheureux Thomas More sous son nom latinisé de Morus : c'est ainsi, selon l'usage de son temps, qu'il signa les œuvres écrites par lui en latin, — spécialement son Voyage au royaume d'Utopie, — qui le rendirent célèbre parmi les humanistes du XVIème siècle commençant. II naquit à Londres le 7 février 1478, d'un père qui exerçait les fonctions de juge. De très bonne heure privé de sa mère, il fut, tout jeune encore, attaché à la famille du cardinal Morton, archevêque de Cantorbéry et chancelier d'Angleterre, c'est-à-dire qu'il comptait au nombre des jeunes pages à l'éducation desquels veillait le cardinal. A quatorze ans, il vint à Oxford et pendant deux ans suivit, en particulier pour le grec, les cours de savants qui, eux-mêmes, avaient étudié en Italie.
A peine avait-il acquis une connaissance des langues anciennes suffisante pour écrire élégamment en vers comme en prose, que son père le rappela et lui fit commencer le droit à la célèbre Lincoln's Inn. Le jeune juriste ne s'y livra pas tant, qu'il ne gardât des loisirs pour les lettres et surtout pour les saints Pères, spécialement pour saint Augustin. Il songea même quelque temps, — si grand était son sentiment religieux, — à renoncer au monde et à prendre l'habit monastique. Mais ayant reconnu que sa voie était autre, il se fit recevoir avocat en 1501 et entra au parlement en 1504. L'année suivante, il épousait Jane Colt, qui lui donna cinq enfants, un fils et quatre filles. L'aînée de celles-ci, Margaret, fut l'objet de la tendre prédilection de Thomas More; leurs deux noms sont demeurés unis comme ceux d'Œdipe et d'Antigone, de Lear et de Cordélia. Au bout de cinq ans, Jane Colt mourut ; elle avait fait le bonheur de son mari. Cependant celui-ci, à cause de ses enfants, crut devoir se remarier, et il épousa Alice Middleton, une maîtresse de maison parfaite, mais d'esprit un peu abaissé, dont More supportait en souriant les vues utilitaires et les cordiales brusqueries.
Avocat renommé, qui se fit rapidement une belle place au barreau et une fortune considérable, il n'avait garde d'oublier son premier goût pour les humanités ; il était lié avec nombre d'écrivains célèbres, surtout avec Érasme, qu'il honore et défend de son amitié. Il publia même plusieurs ouvrages qui firent connaître son nom dans l'Europe lettrée. Mais il était avant tout un chrétien solide et fervent. Non seulement dans son oratoire particulier, dans sa chapelle privée, il aimait à se livrer à la prière au milieu de ses enfants et de ses domestiques, mais il prenait sa part des offices de la paroisse, il y chantait au lutrin, revêtu d'un surplis, et portait la croix aux processions. Du reste, bien que d'extérieur sérieux et grave, il était d'âme joyeuse et simple ; sa figure inspirait à la fois un respect et une affection, très mérités par les qualités de son cœur et de son esprit. Il ne dédaignait pas la plaisanterie et possédait pleinement ce que les Anglais nomment l'humour, ce mélange indéfinissable de bonhomie, d'ironie, de réserve courtoise et d'une pointe de scepticisme, qui les caractérise.
Bientôt il fut appelé aux charges publiques. En 1510 il était nommé sous-shériff ; et à ce titre, rendant la justice dans la cité de Londres, il fit preuve d'une intégrité et d'un désintéressement parfaits. Plus tard on essaya de l'accuser d'avoir reçu des plaideurs certains présents : il lui suffit d'un mot pour faire justice de ces calomnies. Aussi en 1515, en 1517 eut-il mission, en qualité d'ambassadeur de Londres, de traiter les affaires de sa ville en Flandre et en France. Déjà sa renommée était venue aux oreilles du roi Henri VIII, le modèle des monarques alors et le défenseur de la foi. Il voulut s'attacher l'éloquent orateur, le jurisconsulte habile, l'humaniste délicat.
Celui-ci résista tant qu'il put, soucieux de son indépendance.
Enfin en 1518 le roi l'appelle au Conseil privé; il le fait chevalier en 1521 ; le 25 octobre 1529, il le nomme lord grand chancelier, à la place du cardinal Wolsey, tombé en disgrâce. More était le permier laïc promu à cette haute charge : il n'en désirait pas les honneurs, il en redoutait les responsabilités, il en prévoyait les conséquences fatales, dont son prédécesseur Thomas Becket lui fournissait un redoutable exemple.
Henri VIII était déjà, en effet, engagé dans la voie du schisme, que lui ouvrait sa criminelle passion pour Anne Boleyn, où le
poussaient ses nouveaux et détestables conseillers, Cranmer et Thomas Cromwell. L'honnête homme, le grand chrétien qu'était Thomas More, quelque déterminé que fût son loyalisme, quelque séduction même qu'exerçassent sur lui le charme et la bonne grâce du roi, ne pouvait le suivre sur cette route. Aussi longtemps qu'il lui fût possible, il se confina, n'ayant plus l'oreille royale, dans l'exécution stricte de son devoir d'intermédiaire entre le souverain et les chambres et refusa de se prononcer sur des questions qui partageaient le clergé et la noblesse.
Cependant il étudiait lui-même ces questions ; avec son sens droit, son érudition, sa foi profonde et ferme, sa piété aussi qui aiguisait et affinait son intelligence, il se convainquit enfin de l'indissoluble légitimité du mariage d'Henri VIII avec Catherine d'Aragon et de la suprématie absolue et inéluctable du souverain pontife dans les affaires ecclésiastiques. Dès lors son parti fut pris irrévocablement. Le jour même où, après des abdications successives, la Convocation du clergé reconnut au roi, par une soumission honteuse autant que criminelle, le pouvoir de reviser et de révoquer à son gré les constitutions de l'Église, More offrit sa démission; elle fut acceptée et il put se retirer dans sa chère maison de Chelsea, près de sa femme et de ses enfants.
Il ne se faisait du reste point d'illusion : le roi ira jusqu'au bout de ses entreprises et de sa haine ; l'Église d'Angleterre et lui seront ses victimes. More s'y résigna avec courage, puis avec joie. C'est la pauvreté d'abord qui le frappe, et elle est la bienvenue. « Quand nous serons à bout de ressources, dit-il à sa famille, nous irons, tous ensemble et de joyeuse compagnie, demander aux bonnes gens de nous faire l'aumône et nous chanterons le Salve Regina à chaque porte, comme de pauvres étu-diants d'Oxford. » Puis commence la persécution ouverte. Le roi essaye de le compromettre dans un procès de trahison fait à une pauvre femme célèbre pour sa sainteté et ses visions, Ëlizabeth Barton. Malgré ses ordres, il fut impossible de trouver une trace de complicité où impliquer Thomas More. Mais, comme le dit alors celui-ci à sa fille Margaret : « Quocl differlur, non au-fertur : ce qui est différé n'est pas perdu. » Quelques jours après, il était cité devant les commissaires royaux pour reconnaître par serment un acte qui confirmait le mariage d'Henri VIII et d'Anne Boleyn et rejetait l'autorité du souverain pontife. Il s'y refusa, et fut jeté en prison.
Il n'y a rien de plus beau que le récit des derniers jours du martyr. La fermeté tranquille et douce, l'imperturbable foi unie au respect de l'autorité royale, une défense juridique aussi calme que la prévision du résultat final, une habileté qui n'exclut ni l'humour ni la confession nette et précise de la croyance, la hauteur des vues surnaturelles, l'invincible espérance sans exaltation ni enthousiasme, et enfin l'amour pur de Dieu y transparaît à chaque ligne. N'était-il pas prêt à tout, celui qui priait ainsi:
« Donnez-moi, mon Dieu, un vif désir d'être avec vous, non pour être délivré des calamités de ce triste monde, ni pour éviter les flammes du purgatoire ou de l'enfer, non pas même pour que je puisse atteindre et goûter les joies du ciel, enfin non pas en vue de mon propre avantage, mais uniquement par amour pour vous. » C'est en ces sentiments que, durant plus d'un an, enfermé dans un cachot de la Tour .
Thomas More résista aux sollicitations de ses amis, aux gronderies affectueuses de sa femme, aux larmes et aux supplications de sa fille. On lui alléguait l'exemple de tant de seigneurs, de tant de prélats ! Il répondait, paisiblement, comme s'il se fût agi d'un autre, par le verdict de sa conscience ; jamais son âme ne s'ébranla. Il en était venu à considérer son emprisonnement comme la plus grande grâce que Dieu lui eût faite, à désirer le martyre. Enfin, condamné à la mort des traîtres, commuée par grâce royale en la peine de la décapitation, il porta sa tête sur l'échafaud avec le même calme et la même sérénité dont il ne s'était jamais départi, le 6 juillet 1535, vers 9 heures. Il était dans sa cinquante-cinquième année.