Le testament de Pierre le Grand ou la clef de l'avenir (Mgr Gaume, 1876) - Les voyants : DONOSO CORTÈS

I. Longtemps avant la crise actuelle, en 1839, l'illustre Donoso Cortes, dont les vues politiques étaient si étendues et si élevées, jugeait ainsi, de la hauteur de son génie, la question d'Orient, relativement à la Russie et à l'avenir de l'Europe : Si nous cherchons l'origine du profond changement qu'ont éprouvé les alliances européennes depuis 1830, nous la trouvons dans le développement que, depuis lors, a atteint la Question d'Orient. Question immense, énigme redoutable, du mot de laquelle dépendent les destinées futures du genre humain, et qui effraye l'imagination et l'entendement.

II. «Les générations présentes contemplent un grand spectacle. Elles assistent à l'agonie prolongée d'un monde qui, dès le principe des choses, a été le berceau de tous les peuples, la source de toutes les religions, de toutes les sciences ; et qui aujourd'hui, ombre de lui-même, ne se tient debout que parce qu'il appuie sa languissante décrépitude sur les épaules d'un autre monde. Si l'Orient existe encore, c'est que l'Occident le soutient ; mais il n'y a pas de civilisation assez puissante pour fortifier de son contact une civilisation en décadence, ni d'appui assez solide pour soutenir les empires qui croulent. Le vieil Orient expire, laissant un immense héritage et un vide immense.

III. Qui remplira ce vide ? qui recueillera cet héritage ? Tous les peuples d'Occident seront-ils appelés à revêtir ces vêtements splendides, à se partager ces inépuisables trésors, à posséder ces fabuleuses régions ? E si tous les peuples d'Occident ne sont pas appelés, quel est le peuple appelé ? Quel est l'heureux peuple à qui le sort départira l'empire de la terre ? Celui-là sera le maître de la terre, qui pourra étendre sa domination jusqu'aux limites les plus reculées de l'Orient, une fois la catastrophe arrivée. Une fois consommée la prise de possession de l'Orient par un peuple, quel est l'avenir de l'Europe ? Quelles sont ses nouvelles destinées en présence de ce peuple assis sur les deux pôles ? Les hommes attendent l'heure de la Providence, pour savoir où se lèvera la nouvelle aurore des temps nouveaux.

IV. «La question d'Orient date de cinquante ans, espace de temps ou commence et se consomme, on peut le dire, la décadence précoce de l'empire des Osmanlis, et où commence et se consomme l'agrandissement prodigieux des Russes : jamais les hommes n'ont vu, en si peu d'années, les puissants descendre si bas, et les faibles s'élever à une si étonnante hauteur.

V. «Ce qui s'appelle aujourd'hui l'empire russe était encore, au dix-septième siècle, le grand-duché de Moscovie. Lorsque Pierre le Grand parvint au trône, il n'avait que seize millions de sujets (même moins), toujours exposés, avant cette époque, aux incursions et même à la domination des peuples qui bordaient ses frontières. L’Europe connaissait le nom seulement de ce peuple barbare, relégué dans les neiges du pôle.

VI. Cependant la révolution de 1789 vint troubler le monde et agiter sur leur sol toutes les nations. L'Angleterre, prenant à sa solde toutes les nations contre la France, prodigue principalement ses trésors à la Russie, et la conduit par la main en Allemagne, en Italie, à Paris. En 1812, la Russie étant en guerre avec la Turquie, l'Angleterre, pour la débarrasser et la rendre libre de tourner son armée du Danube contre la France, force les Dardanelles, oblige le sultan à signer la paix de Bucharest, et à céder à la Russie la Bessarabie et la Moldavie jusqu'au Pruth.

VII. Déjà, à une époque antérieure, lorsque les Français tirent irruption en Égypte, l'Angleterre, ambitionnant l'alliance des Russes, les avait mis en possession de Corfou et des îles Ioniennes. Il résulte de Ià que l'Angleterre, par un dessein secret de la Providence, a donné elle-même des forces au géant qui menace aujourd'hui son empire. C'est elle qui lui a ouvert les portes de l'Orient et de l'Occident ; qui l'a mené en triomphe à travers l'Allemagne, la France et l’Italie ; qui, pour exciter sa cupidité, lui a montré au doigt la cité la plus belle, le lac le plus beau de la terre, la Méditerranée et ses trésors, Constantinople et ses palais.

VIII. En même temps que la Russie étend son influence politique dans les alliances et les transactions de l'Europe, elle agrandit son territoire et augmente sa population d'une manière si démesurée, que ce qui était hier un obscur duché, est aujourd'hui le plus vaste empire du monde. Ses conquêtes n'ont alarmé sérieusement les nations qu'en 1828, époque où, s'étant emparée de Warna, elle s'ouvrit un chemin par les gorges jusqu'alors inaccessibles du Balkan, et imposa la paix honteuse d'Andrinople, en vertu de laquelle elle devint maîtresse d'une partie de l'Arménie et des principales forteresses de la Géorgie, et par laquelle fut reconnue et sanctionnée son intervention dans les gouvernements de la Moldavie, de la Valachie et de la Servie, qui dès lors purent avec raison s'appeler provinces russes.

IX. Tel était l'état des choses lorsque, quatre ans après, les hostilités ayant éclaté entre le Sultan et l'ambitieux pacha d'Égypte, la fortune se déclara pour le sujet rebelle. Perfidement généreuse, la Russie unit alors sa protection au Sultan, sachant bien que la protection est un plus sûr moyen de conquête que la guerre. Les anciens Romains le savaient, ces maîtres dans l'art d'asservir les peuples, ces fameux républicains qui devaient leur domination universelle plus encore à la persévérante astuce et à l'habileté de leurs patriciens, qu'à la valeur disciplinée de leurs légions. Rome ne vainquit jamais que pour avoir le droit de protéger le vaincu, et les vaincus redoutèrent moins ses victoires que son protectorat. La servitude qu'impose un protecteur est plus humiliante que celle qu'infligent les hasards de la guerre et les revers de la fortune.

X. «La Russie est l'héritière de cette politique, dont les conquérants du monde dans les temps anciens n'ont pas eu sujet de se repentir. La Pologne perdit sa liberté et son indépendance, lorsque les Russes pénétrèrent dans ses tumultueux comices pour protéger cette indépendance et cette liberté». En cela ils exécutaient à la lettre cette clause du testament de Pierre le Grand : «...influencer les diètes de la Pologne, les corrompre, afin d'avoir action sur les élections des rois, y faire nommer ses partisans, les protéger». «Du jour où la Russie s'est déclarée protectrice de la nationalité de la Pologne et de sa constitution dans le congrès de Vienne, il ne fut pas difficile de deviner que la Pologne allait perdre sa constitution, sa nationalité, et jusqu'à son nom (quarante ans d'avance, Donoso Cortés voyait le fait aujourd'hui réalisé).

XI. «C'est ainsi que la Russie est devenue maîtresse de la Perse, non parce qu'elle l'a vaincue, mais parce qu'après l'avoir vaincue elle l'a protégée. C'est ainsi qu'elle domine sans opposition dans les conseils du Sultan, non parce qu'elle a vaincu le Sultan sur les champs de bataille ; mais parce qu'elle l'a protégé contre le pacha rebelle, recevant en échange de sa protection la clef des Dardanelles. pour laquelle elle aurait donné le plus pur sang de ses veines. «Le pouvoir de Constantinople étant si faible, celui de la Russie si démesuré, et cette dernière puissance étant maîtresse des destinées de l'autre par le traité qui lui ouvre les Dardanelles, il n'est certes pas étonnant que l'Europe s'attache de préférence, dans les questions politiques, à la question d'Orient, et que les nouvelles alliances s'ordonnent par rapport à cette question actuellement dominante.

XII. L'Autriche et la Prusse commencent à redouter les aigles ambitieuses de la Russie, plus que le pacifique drapeau aux trois couleurs. La Prusse avec ses treize millions d'habitants (1), formant moins une nation qu'un campement confus de Polonais, d'Autrichiens, de Saxons, de Suédois, d'Allemands et de Français, avec sa configuration évidemment vicieuse et avec ses deux religions rivales, voit avec épouvante le gigantesque développement de la Russie, qui peut jeter à ses portes de grandes armées, unies entre elles par les liens d'une même religion et d'une même race.

XIII. Quant à l'Autriche, empire décrépit et déjà caduc, composé d'États qui furent indépendants et qui s'en souviennent, d'États qui conservent encore leurs idiomes primitifs ; de diverses capitales qui ont chacune des opinions qui leur sont propres, des sympathies auxquelles elles ne peuvent renoncer, des antipathies qu'elles ne veulent pas vaincre, l'Autriche, après l'Angleterre, doit, plus qu'une autre puissance, redouter l'agrandissement russe et la question d'Orient. «Plus de quatre millions de ses sujets appartiennent à la religion grecque dont le pontife est l'autocrate de toutes les Russies, et deux de ses meilleures provinces sont peuplées de la race indomptée des Slaves, que l'autocrate dirige et que la force d'assimilation pousse à agrandir ses domaines. Le jour où les Russes s'empareront de Constantinople, l'Autriche sera effacée du livre des grandes puissances, et c'est le premier pas pour sortir du livre des nations».

XIV. On en conviendra : il était difficile de prophétiser plus clairement. la marche compliquée des événements qui sont au moment de s'accomplir : aucun détail n'est laissé dans l'ombre. Mais ce qui domine constamment le tableau, c'est l'action de la Russie tour à tour astucieuse ou violente, son agrandissement prodigieux, sa marche invariable vers le but final de sa politique indiqué par Pierre le Grand : La conquête de Constantinople.

Notes de bas de page :

(1) N'oublions pas que ceci est écrit en 1839, longtemps avant la guerre faite par la Russie, bien moins contre la France que contre la Russie, afin de former le grand empire d'Allemagne pour tenir la Russie en échec.

Source : LE TESTAMENT DE PIERRE-LE-GRAND OU LA CLEF DE L’AVENIR PAR MGR GAUME, 1876 (au format PDF) : C347_Mgr-Gaume_Testament-de-Pierre-le-Grand_20p.pdf (catholicapedia.net)