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Les Noces de Cana, de Paul Véronèse

shazam
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Comment a-t-il osé perdre Jésus et la Vierge Marie au beau milieu de cet indescriptible capharnaüm de serviteurs affairés, de hauts personnages aux habits multicolores, et même de chiens ? Et que …More
Comment a-t-il osé perdre Jésus et la Vierge Marie au beau milieu de cet indescriptible capharnaüm de serviteurs affairés, de hauts personnages aux habits multicolores, et même de chiens ?

Et que fait l´ami des pauvres parmi ce déploiement de richesses ? En apparence, cette œuvre de Véronèse, le peintre chéri de la Venise du 16e siècle, est un vrai scandale !
Et l´indignation augmente quand on apprend que ce tableau monumental était destiné à un réfectoire de bénédictins : comment des moines ont-ils pu passer commande d´un tel sacrilège ?

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Réponses en couleurs avec Régis Burnet dans Pictura. Une coproduction KTO-Le Monde de la Bible Pictura du 19/01/2019.

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Venise se donne en spectacle à elle-même

Même si elle a déjà commencé son déclin, La sérénissime (1) est certainement le lieu le plus raffiné d’Occident. On y a élevé les plaisirs de la chair au rang d’un art.

Les verreries de Murano (2) produisent les verres les plus fins à l’instar de celui que tend le jeune domestique. Elle est la plaque tournante du commerce de méditerranée, et la porte de l’Orient. Turbans, perroquet, serviteurs venus d’Afrique, en témoigne. La scène prend un tour pittoresque grâce au geste du bottiglieri (sommelier) en somptueux habits verts ; cet ancêtre du sommelier interprète la venue du bon vin comme une cachotterie du marié ? Blessé dans son honneur professionnel, il fait mine de rendre son tablier.

Le cœur du prodige

Le cœur du prodige – la constatation du changement de l’eau en vin – est réalisé par celui qui à Venise a la lourde responsabilité de l’intendance des maisons aristocratiques : le scalco (majordome) habillé d’un merveilleux habit de soie, il contemple avec suspicion le verre que lui tend son assistant : le con putista, le comptable, que l’on reconnaît au bâton rouge de sa fonction. Celui-ci, chargé de passer les commandes, sait bien qu’il n’a pas payé un tel vin.

Au premier plan, Véronèse peint la réalité du miracle puisque c’est bien du vin qui coule des pesantes jarre de pierre. Dans cette scène, l’on voit à l’œuvre l’autre personnage important de l’intendance du repas : le trinchante, l’écuyer tranchant. Son activité, essentielle à l’art de la table a été particulièrement codifié à Venise.

Mais pourquoi ces serviteurs sont-ils en plein ‘coup de feu’ (= moment d’intense activité) alors que le banquet s’achève ? Et pourquoi cette absence de grâce ?

Cette violence a découper un agneau n’évoque t-elle pas le sacrifice de l’agneau de Dieu ?

Dans ses détails, le tableau se révèle bien éloigné de cette première impression de sacrilège

Tout d’abord parce que le peintre respecte les formes.
Si les convives de la gauche « mène grand train » (= vivre de façon luxueuse et dépensière), les moines de droite ont mangé de manière plus frugale, et ont d’ailleurs déjà fini leur repas ; preuve qu’ils n’ont pas succombé à la gourmandise.
Ensuite les noces sont écrasés sous le poids du ciel qui constitue la plus grande partie de la surface, comme pour dire que l’essentiel est ailleurs.
Enfin, dans l’apparent désordre on identifie facilement Jésus : toutes les lignes de composition convergent sur lui, l’œil est guidé vers le seul à nous fixer !
Ce n’est pas le jeune rabbi partit en « goguette » (= en fête, gaiement) dans un mariage, mais bien le messie, solennel, accompagné de Sa Mère, tout aussi hiératique (3).

Son regard très intense adresse aux spectateurs comme une interrogation muette : Es-tu capable de comprendre ce qui se passe ?

La scène qui se déroule au premier plan est trop étrange pour ne pas faire partie de cette interrogation. A première vue, ce petit ensemble fait de la musique de chambre.
Mais depuis le 19°siècle, on propose de reconnaître Véronèse lui-même en blanc jouant de la viole, et son jeune frère Benedetto en rouge et bleu, Titien, Tintoret, et Bassano.
La présence des plus grands peintres de Venise serait sorte de manifeste pour la profession, mais on peut aussi remarquer un sablier qui se vide, et deux chiens symbole de mélancolie.

Sous l’aimable miracle

Le temps se fait court, suggère l’artiste. Et bientôt il faudra quitter les banquets et la musique.
En cela il s‘attache fidèlement à la fin du texte qui annonce que

Cana est le premier des signes qui conduisent à la croix.
Sous l’aimable miracle, se cache une bien terrible réalité...

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(1) « La Sérénissime » était un titre honorifique généralement utilisé envers les princes et souverains, mais également pour les doges de Venise. Le doge est le premier magistrat de la République, l'incarnation de la majesté de l'État dont il est le premier serviteur. Ses attributs sont le dais et la pourpre, souvenir de l'Empire byzantin.
Cette figure de style fut alors utilisée pour la Sérénissime République de Venise (Serenissima Repubblica di Venezia), puis tout simplement « Sérénissime ».
Ce surnom est resté lorsque Venise est devenue une ville.

(2) La réputation de Murano comme centre de la verrerie est née lors de la République de Venise.
Craignant le feu et la destruction de la ville, dont la plupart des bâtiments étaient en bois, la République ordonne la destruction de toutes les fonderies de la ville en 1291.
Cet ordre est assorti d'encouragements pour construire les fonderies hors de la ville, et, à la fin du XIIIe siècle, l'industrie verrière se développe sur l'île de Murano. www.muranoglassitaly.com/fr/

(3) adjectif (latin hieraticus, du grec hieratikos, propre aux usages sacrés)
Conforme aux normes d'une tradition liturgique.
Qui est raide, figé dans sa majesté ou sa solennité : Gestes hiératiques.
shazam
Évangile de Jésus-Christ selon Saint Jean

Le troisième jour, il y eut un mariage à Cana de Galilée. La mère de Jésus était là. Jésus aussi avait été invité au mariage avec ses disciples.

Or, on manqua de vin. La mère de Jésus lui dit : « Ils n’ont pas de vin. » Jésus lui répond : « Femme, que me veux-tu ? Mon heure n’est pas encore venue. » Sa mère dit à ceux qui servaient : « Tout ce qu’il …More
Évangile de Jésus-Christ selon Saint Jean

Le troisième jour, il y eut un mariage à Cana de Galilée. La mère de Jésus était là. Jésus aussi avait été invité au mariage avec ses disciples.

Or, on manqua de vin. La mère de Jésus lui dit : « Ils n’ont pas de vin. » Jésus lui répond : « Femme, que me veux-tu ? Mon heure n’est pas encore venue. » Sa mère dit à ceux qui servaient : « Tout ce qu’il vous dira, faites-le. »

Or, il y avait là six jarres de pierre pour les purifications rituelles des Juifs ; chacune contenait deux à trois mesures, (c’est-à-dire environ cent litres). Jésus dit à ceux qui servaient : « Remplissez d’eau les jarres. » Et ils les remplirent jusqu’au bord. Il leur dit : « Maintenant, puisez, et portez-en au maître du repas. » Ils lui en portèrent. Et celui-ci goûta l’eau changée en vin. Il ne savait pas d’où venait ce vin, mais ceux qui servaient le savaient bien, eux qui avaient puisé l’eau.

Alors le maître du repas appelle le marié et lui dit : « Tout le monde sert le bon vin en premier et, lorsque les gens ont bien bu, on apporte le moins bon. Mais toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à maintenant. »

Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit. C’était à Cana de Galilée. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui.

Après cela, il descendit à Capharnaüm avec sa mère, ses frères et ses disciples, et ils demeurèrent là-bas quelques jours.

(Jean 2, 1-12)
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shazam
Les Noces de Cana
Paul Véronèse, 1563
Paris, Musée du Louvre