Le Sacré Cœur

Mais, Seigneur, où attires-tu ceux que tu embrasses et étreins, sinon à ton cœur ? Ton cœur est cette douce manne de ta divinité que tu gardes à l’intérieur, ô Jésus, dans l’urne d’or de ton âme qui dépasse toute sagesse*. Bienheureux ceux que ton embrassement attire vers elle, bienheureux ceux que tu as cachés dans le secret de cette cachette, au milieu de ton cœur, afin que tes épaules les mettent à l’ombre de la confusion des hommes, et qu’ils n’aient d’autre espoir que tes ailes qui les protègent et les réchauffent. La vigueur de tes épaules en effet met à l’ombre ceux qui, cachés dans la cachette de ton cœur, dorment suavement ; et une douce attente les réjouit, placés entre les deux lots** du mérite d’une sainte conscience et de l’attente de la récompense que tu as promise : la pusillanimité ne les fait pas défaillir, ni l’impatience murmurer.

Guillaume de Saint-Thierry, Oraisons méditatives, VIII, 6.

* Cor tuum dulce est illud manna divinitatis tuae, quod intus habes, o Jesus, in urna aurea supersapientis animae tuae. Dans l'arche d'alliance avait été déposée une urne d’or contenant la manne (Hébreux 9,4). Dans les lignes précédentes on trouve des expressions issues des psaumes 30, 39, 90 et 16. Guillaume de Saint-Thierry est le digne ami de saint Bernard qui pouvait glisser jusqu’à cinq citations scripturaires dans une phrase.

** « si dormiatis inter medios cleros », psaume 67,14.

Quelques années plus tôt, dans son texte sur la Contemplation de Dieu, Guillaume de Saint-Thierry avait déjà utilisé l’image de l’urne d’or de l’arche d’alliance pour désigner le cœur de Jésus :

Que me réponde alors au dedans, dans mon âme et mon esprit, tempêtant en moi et secouant tout mon intérieur, la voix de ton témoignage : et mes yeux intérieurs sont éblouis par l'éclat de ta vérité qui me représente que "l'homme ne pourra pas te voir, et vivre". Moi en effet, vraiment tout entier au péché jusqu'ici, je n'ai pas encore pu mourir à moi-même pour vivre à toi.

Cependant, selon ton précepte et par un don de toi, je me tiens sur la pierre de la foi en toi, de la foi chrétienne, au lieu qui est vraiment près de toi ; sur elle, de tout mon possible, en attendant, je souffre patiemment ; et j'embrasse et je baise ta droite qui me couvre et me protège. Et quelquefois, quand je contemple et m'empresse de voir, j'aperçois le "dos" de celui qui me voit : j'aperçois, qui passe, l'humilité de la "dispensation" humaine du Christ, ton Fils. Mais quand je m’empresse d'accéder à lui ; ou, comme cette hémoroïsse, quand je m'efforce de dérober, pour ainsi dire, la santé pour mon âme infirme et misérable, par l'attouchement salutaire au moins de ses franges ; ou, comme Thomas, cet homme de désirs, quand je désire le voir tout entier et le toucher, et non seulement cela, mais accéder à la sacro-sainte blessure de son côté, porte de l'arche qui est faite sur le côté, non seulement pour y mettre le doigt ou toute la main, mais pour entrer tout entier jusqu'au cœur même de Jésus, dans le saint des saints, dans l'arche du Testament, jusqu'à l'urne d'or, à l'âme de notre humanité contenant en soi la manne de la divinité : hélas, on me dit alors : "Ne me touche pas", et ce mot de l'Apocalypse "Dehors, les chiens !"

Et ainsi, comme il convient, quand les verges de ma conscience m'expulsent et me poussent dehors, je suis obligé de payer la peine de mon inconvenance et de ma présomption. Et de nouveau, je me remise sur ma pierre, qui est le refuge des hérissons remplis des épines de leurs péchés ; de nouveau je saisis et de nouveau j'embrasse ta droite, qui me couvre et me protège. Et du fait que j'ai senti, même légèrement, ou vu, davantage s'allume mon désir ; et, presque impatient, j'attends qu’un jour tu enlèves la main qui me couvre et verses la grâce qui illumine, pour qu'un jour enfin, selon la réponse de ta vérité, mort à moi-même et vivant pour toi, la face dévoilée, je commence à voir ta face même, et sois "affecté" de toi par la vision de ta face. Et, ô face, face ! combien heureuse la face, - celle-là qui mérite d'être "affectée" de toi en te voyant ! Elle édifie dans son cœur un tabernacle au Dieu de Jacob, et fait tout selon l'exemplaire qui lui est montré sur la montagne. Ici, avec vérité et compétence, elle chante : "A toi mon cœur a dit : ma face t'a cherché ; ta face, Seigneur, je rechercherai".

C'est pourquoi, je l'ai dit, par un don de ta grâce je contemple tous les angles de ma conscience et ses extrémités, et je désire uniquement et exclusivement te voir : ainsi, tous les confins de ma terre verront le salut du Seigneur son Dieu, et j'aimerai, puisque je verrai, celui qu'aimer est la vraie vie. Je me dis en effet, dans la langueur de mon désir : "Qui peut aimer ce qu'il ne voit pas ? Comment pourrait être aimable ce qui n'est pas, de quelque façon, visible ?"