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SAINT IRÉNÉE ÉVÊQUE ET MARTYR (125?-208 ?)

Ce sont des Orientaux qui ont les premiers porté la foi chrétienne en Gaule, si l'on met à part la côte de la Méditerranée et la Provence. Ils accouraient à Lyon, le centre d'attraction le plus puissant du pays entier, le siège des assemblées politiques des trois Gaules, le marché où affluaient toute l'importation et toute l'exportation ; son barreau, ses écoles lui assuraient l'influence littéraire ; et tous ces avantages concouraient à donner aussi à cette ville la prédominance religieuse.
Lyon est déjà au IIème siècle comme la métropole chrétienne qui exerce son action et, pour ainsi dire, sa surveillance sur les églises éparses çà et là, même sur des points éloignés du territoire.
Un de ceux qui contribuèrent le plus à lui assurer ce rôle fut saint Irénée. Il était originaire de la côte asiatique et naquit probablement vers 125. De bonne heure il se signala par son zèle à recueillir les enseignements de la foi, nouvellement éclose même en Asie Mineure. Si les apôtres avaient disparu, du moins quelques-uns vivaient encore qui les avaient connus et, de leurs lèvres, recueilli les leçons les plus authentiques. Irénée semble avoir eu la légitime et pieuse ambition d'entendre tous ces vénérables témoins du premier âge, ces saints presbytres dont la foi s'appuyait presque immédiatement sur la prédication de saint Paul et de saint Jean. Sans doute il ne se donna à nul évêque en particulier, préférant voyager de ville en ville, partout où il espérait trouver quelque souvenir précieux des temps apostoliques. Cependant il garda plus profonde l'empreinte de l'évêque de Smyrne, saint Polycarpe, qui lui-même se rattachait étroitement au disciple bien-aimé de Jésus. Il en parlait avec émotion. « Je pourrais encore, écrit-il, dire le lieu où s'asseyait le bienheureux Polycarpe, lorsqu'il prêchait la parole de Dieu. Je le vois entrer et sortir; sa démarche, son extérieur, son genre de vie, les discours qu'il adressait à son peuple, tout est gravé dans mon cœur. » A cette école, à d'autres aussi, Irénée puisa la connaissance de la doctrine, l'amour des saintes lettres, l'attachement à la pureté de la foi, l'horreur des nou-veautés. Du reste il était encore très instruit de la littérature grecque, familier avec ses poètes et ses philosophies. Il était certes chrétien avant tout, mais ensuite Grec, et de cette formation, de cette origine même hellénique, il avait tiré son ferme bon sens, pratique et peu tourné vers les spéculations abstraites, son amour du fait concret et précis, son goût de la clarté et de la méthode.
On a dit que c'est Polycarpe qui, sur la prière de saint Pothin, le premier évêque de Lyon, aurait envoyé dans cette ville le prêtre Irénée pour lui porter secours. Quoi qu'il en soit, on l'y voit, déjà considéré, admiré, mis en puissant relief, lorsque la persécution de Marc-Aurèle, en 177, atteignit l'Église lyonnaise.
On lui attribue en effet le récit, si émouvant dans sa simplicité, où sont racontés les triomphes de ceux qu'on a nommés les martyrs de Lyon. Quoi qu'il en soit, il fut par ceux-ci même chargé de porter à Rome, au pape Ëleuthère, une lettre pour lui recommander, en termes pressants, la paix et l'union des Églises. En l'accréditant, elle atteste qu' « il est plein de zèle pour le Testament du Christ ».
Cette estime, universelle sans doute, fut cause que, à la mort de saint Pothin, en 178, Irénée fut choisi pour être son succes-seur. Pendant une vingtaine d'années, il gouverna l'Église de Lyon avec une vigilance qui, bien loin d'être étroite et de se confiner aux limites du diocèse, rayonnait et s'étendit au loin dans les Gaules. La ville de Valence dit lui devoir ses premiers apôtres, les saints Félix, Fortunat et Achillée. Il aurait aussi envoyé saint Ferréol et saint Ferjeux à Besançon, saint Bénigne à Dijon, saint Andoche à Saulieu.
Vers ce temps, une grande controverse s'était élevée entre les Églises d'Orient et celle de Rome au sujet de la célébration de la fête de Pâques. De tout temps, en Orient, on la faisait au 14 du mois juif de nisan ; ce jour-là cessait le jeûne et se célébrait le repas eucharistique. A Rome, la fête était reportée au dimanche suivant. Il s'ensuivait une différence liturgique, qui ne touchait en rien à la foi, mais ne manquait pas d'inconvénients. Dès longtemps les papes avaient essayé d'amener les Asiates à l'usage occidental, sans succès. Vers 190, saint Victor voulut en finir : sur le refus opposé par les évêques d'Asie Mineure, réunis en concile, de renoncer à leur coutume, il constata l'adhésion que lui donnaient les Églises de Palestine, d'Alexandrie, d'Osroène, de Pont, et, fort de cet ensemble, retrancha les Asiates de sa communion. Ce coup sembla rude :
Irénée, d'accord avec Victor sur le fond de la question, lui écrivit cependant pour lui représenter que l'excommunication était une mesure bien sévère dans un conflit qui, en somme, ne portait que sur un point de liturgie et de tradition. Et il rappelait que jadis le pape saint Anicet et saint Polycarpe, bien qu'opposés d'avis en cela même, étaient demeurés dans la com-munion l'un de l'autre. Victor s'adoucit sans doute, car la querelle s'apaisa.
Mais l'œuvre principale d'Irénée fut sa lutte contre le gnosticïsme. Ce nom, fort compréhensif, désigne les diverses combinaisons hétérodoxes de la religion révélée avec la religion hellénique. La gnose est antérieure au christianisme ; elle est d'abord une hérésie juive, très grave et radicale. Pour elle, entre Iahvé, confiné dans son éternité, et l'homme, il existe des êtres intermédiaires, les éons, émanations de l'Éternel, appelés trônes, dominations, principes; l'un d'eux a créé le monde; de.tous, les hommes sont dépendants et doivent se concilier la bienveillance ; de là un certain ascétisme, qui réprouve la matière, en considère le contact comme impur et conclut à diverses abstinences. Venu le christianisme, cette gnose prétend attirer à elle le Christ, qui n'est pour elle qu'un éon supérieur, descendu du ciel, uni sur la terre à un simple homme Jésus, qu'il abandonne du reste au moment de sa passion. Elle évolue par les diverses inventions de Simon le Magicien, de Basilide, de Valentin, le rêveur métaphysicien le plus subtil et le plus com-pliqué, de Marcion enfin, — « le fils aîné du diable, » selon le mot de saint Ignace, — qui la combine avec la doctrine de saint Paul et la répand dans le monde même chrétien. Irénée avait rencontré le gnosticisme en Asie ; il le retrouva en Gaule et comme il en savait tout le danger de perversion, nul n'était mieux à même de le convaincre d'erreur. Il n'y manqua pas ; à ce zèle nous devons un livre excellent, qu'on désigne d'ordinaire sous le titre, inexact du reste, de Adversus haereses : Contre les hérésies. Il ne s'y attaque qu'à la gnose ; mais, à son sujet, aborde l'exposition méthodique de la vraie foi. Et cela lui vaut d'avoir été appelé le fondateur de la théologie chrétienne.
En fortifiant la foi de ses chrétiens, Irénée les avait rendus plus fervents. Ils étaient capables et dignes de subir de nouveaux assauts des persécuteurs. En 202, Septime Sévère avait porté contre les fidèles un édit terrible, qui fit couler des flots de sang. Lui-même, passant à Lyon en 208, l'appliqua avec rigueur. C'est à cette date qu'il faut, ce semble, rapporter le court récit de Grégoire de Tours, qu'on n'a pas lieu de mettre en doute pour quelque anachronisme. « Le démon, dit-il, excita par les mains du tyran de telles guerres dans le pays, et on y égorgea une si grande multitude de personnes pour avoir confessé le nom du Seigneur, que le sang chrétien coulait en fleuves sur les places publiques... Le bourreau ayant fait en sa présence souffrir plusieurs tourments à saint Irénée, le consacra par le martyre à Notre-Seigneur Jésus-Christ. » Il résulte de ce texte que l'empereur jugea lui-même et condamna le saint évêque. La fermeté et la pureté de foi d'Irénée méritaient bien d'être récompensées par la couronne du martyre.